Publié sur LinkedIn, 10 avril 2026.
LE SINISTRE VORTEX DE LA MORT
Rien n’est joué sur le front oriental et, après le 7-Octobre, après les frappes sur l’Iran et la menace de renvoyer la civilisation persane à l’âge de pierre, après les attaques sur Israël et les infrastructures vitales du pays du Golfe, après la tuerie de Beyrouth … on doit espérer quelque issue des rencontres prévues au Pakistan.
Mais, même en cas d’issue positive, ou au moins de quelque ouverture d’un chemin vers un apaisement, on ne peut oublier les portes funestes qui ont été ouvertes au cours des dernières semaines. Il y a des leçons fondamentales qu’il ne faut pas laisser passer en pensant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Rupture.
Nous avons toujours en tête les grandes batailles décisives engagées par des armées pour conquérir des territoires ou protéger les frontières. Le conflit amenant à quelque traité de paix permettant de partir et de reconstruire sur de nouvelles bases. La guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens.
Voici ouverts de vastes territoires bien sombres.
La guerre comme seul but politique, attendu que tout autre perspective est trop complexe et hors de portée immédiate, surtout pour des cercles de décision qui ne sont ni équipés, ni intéressés pour penser et ouvrir des futurs constructifs et partagés. Il y a toujours la dernière vengeance à venger.
La destruction comme seul objectif, attendu qu’il ne peut plus être question de conquérir ni de résoudre, ni de construire.
Garantir un état de chaos comme nouvel « ordre » du monde. Le chaos comme finalité politique, par tous les moyens.
Éradiquer pour des générations l’idée de cohabitation, de construction collective positive.
Instiller des ferments de haine indépassable, sans retenue aucune.
Foin des « Diplomates », place aux « réalistes » qui vivent par la Force et pour la Force de destruction et d’éradication massives. « Détruire une civilisation », quel discours vibrant craché à la face du monde ! Surtout quand on y ajoute, quand on est secrétaire à la Guerre, que la croisade se fait avec le soutien de «Jésus ».
Si l’on fait un peu de « Red Team », non pour après-demain mais pour ces trois années annoncées comme décisives, on peut songer à des perspectives ajustées à ce nouveau paradigme du chaos pour le chaos.
Une attaque massive, en une seule nuit, avec des milliers de drones. Drones aériens, drones navals – dopés à divers produits terrorisants. Un seul objectif : les installations civiles d’importance vitale, les hôpitaux, les ponts, les points d’appui sociétaux. Le but recherché : la sidération, la désintégration sociétale.
Et, sans recours à l’arme nucléaire, conduire à ce que le Docteur Michihiko Achiya mentionnait dans son Journal d’Hiroshima : « Un peuple psychiquement anéanti fuyait une cité physiquement détruite » (Albin Michel, 1956, p. 66)
Voici la résilience profonde de nos pays convoquée et mise à l’épreuve.
Un coup de rein est impératif : sortir de cette plongée au fond des abysses.
L’OUVERTURE DE SILLONS DE VIE
Il faut un solide penchant pour l’espérance, envers et contre tout, pour viser une attente active de l’inattendu positif, pour oser tenter une sortie de ces vortex de mort qui semblent nous engloutir à cette heure.
Et pourtant, c’est notre planche de salut.
– Affirmer et nourrir la volonté de vie, en refusant la fascination de la mort, l’écrasement sous les tapis de bombes, le triomphe de la haine, génératrice assurée de toujours plus d’écrasement impensable et d’exécration définitive. Sous les tapis de bombes, les nouvelles vengeances diaboliques ne demandent qu’à prospérer et partir à l’assaut. « Je veux de la poudre et des balles », dit l’Enfant grec juste sorti de l’horreur.
– Rappeler aux dirigeants et ceux qui les soutiennent dans leurs aventures au pays du pire la leçon du 11-Septembre. Des individus en petit nombre peuvent parfaitement infliger des blessures majeures, inédites, invraisemblables, aux Nations les plus sûres de leur supériorité.
Rodrigo Nieto-Gomez : « Le 11 septembre 2001, un petit nombre de preneurs d’otages fut en mesure de stopper une nation entière, de porter gravement atteinte à l’économie, de menacer la continuité de l’État, et de faire plus de 3000 victimes. La seule occasion où les États-Unis subirent des pertes comparables par le fait d’une attaque unique fut la tragédie de Pearl Harbor, quand une flotte combinée de six porte-avions et de leur groupe naval, appuyée par l’immense puissance de l’Empire japonais, fut déployée pour parvenir à un résultat similaire. En 2001, une cellule de 19 terroristes accomplit ce que seul un puissant empire était capable de faire en 1941 ». [1]
– Se mobiliser et se battre pour tenter, au moins, de tout faire pour éviter le pire.
Pour retenir les pulsions de mort de dirigeants prisonniers de leurs « guts » indomptées ou de leurs visées prometteuses d’impasses et de vengeances toujours plus menaçantes.
– Tisser des liens et non pulvériser les ponts, ouvrir des inédits viables, certes ténus, permettant de ne pas tout livrer à l’empire de l’annihilation sans limites et sans frontières.
– Préparer dirigeants et citoyens à opérer avec inventivité et intelligence dans l’impensé, la surprise, le complexe, et même l’épreuve, sans immédiatement se bunkériser et s’en remettre au pire. Et, pour répondre au scénario noir évoqué précédemment, préparer les grandes entreprises et autres organisations d’importance vitale à accroître considérablement leur aptitude à traiter des situations de risques existentiels, à faire preuve d’une inventivité exemplaire.
Nous pourrions en avoir besoin. Il nous faut réinventer la « Gestion de crise ».
Nouvelle préparation des dirigeants. Nouveaux designs organisationnels.
Nouveaux exercices. Nouvelles solidarités. Nouvelles dynamiques de confiance.
– Remettre la question de la résilience profonde de nos sociétés au sommet de la pile. Certes, c’est aussi difficile que complexe, mais – comme le démontrent avec brio les Ukrainiens – là est une bonne part de la réponse : de nouvelles capacités collectives à forger, à encourager, à intégrer.
– Se préparer à détecter, se saisir, ouvrir, inventer, des futurs dynamisés par une perspective de vie, loin de la facilité promise par la haine et la dévastation par défaut.
Chimérique ? Probablement, mais c’est toujours plus dynamisant que le cauchemardesque. Il y a des paris qu’il est de notre devoir de choisir et de mettre en œuvre.
En un mot : Ne pas consentir d’emblée à la victoire de la mort.
Même si les enseignements de l’Histoire sont à prendre avec précaution, et si les figures dirigeantes n’ont rien à voir, on pourra se souvenir des ouvrages qui mettent en parallèle Churchill et Hitler. Le premier incarne la défense de la civilisation, une énergie tournée vers la survie et la liberté. Hitler est habité par une idéologie raciste, nihiliste et destructrice, une attirance pour l’apocalyptique, une logique qui mène à la destruction et au suicide, y compris de l’Allemagne elle-même. La vie a triomphé. La logique de mort n’est pas obligatoirement victorieuse. Même si la logique de vie exige de la sueur, du sang et des larmes.
[1] Rodrigo Nieto-Gómez : « The Power of “the Few”: A Key Strategic Challenge for the Permanently Disrupted High-Tech Homeland Security Environment », Homeland Security Affairs no 7, décembre 2011, article 18.
Cf. http://www.hsaj.org/?article=7.1.18.