Publié sur LinkedIn, le 27 octobre 2026.
Une immense lame de fond vient percuter le pays qui s’était installé dans la veine convenue de la campagne présidentielle. Six mois de tranquillité puisque ce doit être la règle sacrosainte en ces temps de sondages confirmant les certitudes, de programmes ripolinés pour un temps de promesses. Le tout bien à l’abri de ce qui fait la météo déterminante des sociétés encore vivantes : les circonstances.
Une lame de fond qui sidère par tout ce qu’elle charrie aussi de violence, opportuniste ou non, venue de toutes les souffrances et maladies d’une société déboussolée [1], et d’un monde livré à des fureurs et des furies sans limite. Une violence pulsionnelle qui vient, par son ampleur et sa radicalité sans limite, percuter et anéantir tout projet, toute aspiration.
La jeunesse hurle son refus de se laisser étouffer.
« La dette ? Vous vous en débrouillerez. Le climat ? Que voulez-vous qu’on y fasse, on ne saurait nuire au rentable résiduel. Les retraites ? Laissez-nous au moins profiter des nôtres. L’emploi ? L’IA va alléger les charges. L’éducation ? L’IA va la reléguer au rang de pièce de musée. Vos aspirations ? Certes, mais on ne peut plus rien sur rien, écrasés par nos prédateurs de l’ouest, de l’est, de l’extrême est. Vos dépressions ? Voyez si vous pouvez aller trouver une place dans une psychiatrie en déshérence. »
« Vous arrivez après la fermeture des portes. Dans une société faite pour les retraités. Plus encore : pour les exo-riches qui menacent en permanence de quitter la Terre si on susurre qu’ils pourraient réexaminer leurs responsabilités en termes de solidarité. Tout est déjà joué, il n’y a plus de marge sur rien ; laissez-nous avancer à la petite semaine en vidant comme on peut ce qu’il reste de reliquats de dividendes d’un passé glorieux, fier de lui-même, replié sur une gloire qui n’est plus. »
Déchirure. La jeunesse vient brutalement revendiquer un droit à la vie. Droit d’exister. Droit à un futur. Droit à de l’espérance. Droit à inventer. Droit à la solidarité.
Il faut d’urgence montrer à cette jeunesse que des portes d’avenir peuvent lui être ouvertes.
Mais allons au-delà…
La révolte des jeunes en dit long sur les difficultés non seulement de leur génération mais de toute notre société qui n’est plus en phase avec les défis de l’heure.
On ne voit que trop de désespérance dans les organisations. Où sont les projets ? Où sont les dirigeants, quand il s’agit de penser et de conduire des ruptures créatrices ? Que deviennent les esprits les plus inventifs ? Pourquoi autant de rejetés pour cause de non-conformité se retrouvent sur le pavé, pensant trouver des oreilles attentives quand ils proposent des voies de transformation salvatrices – jusqu’à ce qu’ils constatent qu’il n’y a pas plus de portance en dehors qu’au-dedans. Trop présent, le spectre du décrochage profond.
Bien sûr, il faut tenir les lignes de flottaison, tenir les contraintes de systèmes complexes et imposants, garantir les continuités d’activité. Mais sans perspective, sans aiguillon, sans aventure humaine collective, le simple respect des contraintes et des pratiques convenues condamnera rapidement à étouffer tous les moteurs.
Dans un monde de ruptures, seule l’invention rapide, consciente de sa responsabilité, peut permettre de naviguer collectivement. Il est temps de prendre de fortes initiatives pour libérer énergies et talents, pour transformer telle ou telle impulsion en projet collectif.
Il ne s’agit pas seulement de préparer les opérateurs à « gérer les crises ». L’urgence la plus critique à cette heure est de préparer les dirigeants à naviguer et conduire dans un monde en bouleversement, à permettre des avenirs novateurs, à ouvrir des motifs d’espérance à leurs collaborateurs et au-delà de leurs missions propres. À préparer les conditions et des espaces où pourra mieux s’épanouir et agir la jeunesse actuelle qui demande qu’un avenir lui soit possible.
Il devient crucial de susciter des cercles d’acteurs préparés à inventer, réunir, inspirer, pour que la confrontation aux défis de l’heure ne soit pas une litanie d’impasses et de désespérances.
Les modalités d’intervention restent à inventer, mais elles ne devraient pas représenter un défi insurmontable. Comme le dit Maurice Bellet : « Le véritable optimisme consiste à poser que nous avons la détermination de relever les défis de l’Histoire ».
[1] Sociétés déboussolées – Ouvrir de nouvelles routes, Persée, 2023. patricklagadec.net