Publié sur LinkedIn, 24 Avril 2026.
Le double blocage du détroit d’Ormuz (et potentiellement celui de Bab-el-Mandeb) n’en finit pas de provoquer tensions, inquiétudes, et déjà des ruptures notamment en Asie. Ici, alors que la crise est loin d’avoir donné toute sa mesure, les impacts sont déjà très sérieux, et d’abord pour les professions dont l’activité est particulièrement affectée par le prix des carburants.
Un certain nombre de mesures ont été prises. Mais le piège est toujours de ne faire que répondre à la dernière vague de difficultés et d’être bien vite noyé faute d’avoir pu un peu anticiper.
Tentons de sortir la tête du guidon pour nous interroger plus avant : comment anticiper en profondeur, comment conduire l’action, quand on est confronté à un séisme aussi extravagant ?
Il est en effet crucial d’ouvrir le questionnement à la mesure des enjeux. À défaut, on sera toujours en retard sur l’actualité, toujours impuissant à tenir le rythme de la crise, condamné à enregistrer les reculs et compter le nombre de lignes enfoncées, acculé à des communications de moins en moins convaincantes, et bientôt exposé à des effondrements massifs de crédibilité et de légitimité.
On est loin de pouvoir donner les lignes d’action à suivre. On peut néanmoins tenter de jeter quelques pistes – même si elles sont tout à fait préliminaires…
Quelle cartographie esquisser pour mieux conduire l’anticipation ?
On peut déjà ouvrir quelques registres de différentes natures :
1. Des chocs de premier ordre : C’est la question déjà perçue depuis plusieurs semaines des tensions sur l’énergie, pétrole et gaz. Avec deux niveaux de difficulté : les prix ; la disponibilité. Et l’on mesure le problème critique sur le kérosène, donc le secteur aérien.
2. Des chocs de second ordre : On a ainsi découvert assez rapidement les problèmes sur l’hélium, les engrais… La liste sera longue.
3. Des effets domino : On commence à détecter des répercussions en chaîne, par exemple sur les médicaments. La multiplicité sera la règle.
4. Des effets explosifs sur tous les systèmes : On va devoir cartographier des difficultés touchant des équilibres critiques globaux, avec la perspective de famines, par exemple en Afrique. Les échelles vont se révéler particulièrement imposantes.
5. Des ruptures : Il faut rester attentif aux effets de ruptures de haute intensité. Ainsi des ruptures économiques, sanitaires, financières, politiques, sociétales, lorsque les chocs massifs vont percuter des systèmes déjà très affaiblis (dettes élevées ne permettant plus le « quoi qu’il en coûte », engagements à marche forcée sur le terrain de la guerre, effondrements déjà bien avancés des cohésions dans nos sociétés…).
Ainsi, des ruptures technologiques et sociétales si par exemple l’IA, qui absorbe une part de plus en plus exclusive des efforts, des capitaux, des ponctions sur l’énergie, l’eau, les composants électroniques… se retourne en facteur aigu de déchirement.
Ainsi des ruptures en matière de commerce international, de structuration des relations internationales avec de nouvelles cartes du monde. Ainsi des perceptions entre les grandes zones du monde, avec notamment la question de ce que va devenir la place des Etats-Unis, notamment si les tensions internes continuent de s’intensifier.
6. Surprises totales : Il est crucial de garder toujours ouverte l’interrogation sur les surprises totales déjouant toute possibilité d’anticipation avec déjà du contenu. La « page blanche » est peut-être la plus primordiale de toutes.
Comment penser et conduire l’action ?
1. Des actions de sauvegarde pour traiter les déstabilisations spécifiques immédiates : Les situations de détresse vont se multiplier. Il va s’agir de les détecter au plus vite, et de les traiter au plus judicieux. On ne peut se contenter de lenteur, de mesures trop limitées au regard des chocs subis, mais sans que ces mesures entraînent immédiatement de nouvelles dynamiques de dégradations majeures. Pour faire preuve d’une telle réactivité (en évitant l’ornière de la sidération, suivie de l’agitation, pour finir en capitulation), et tenir les lignes de crête, il faut un travail d’anticipation et de préparation sans attendre la manifestation de tensions déjà à la limite de l’ingérable. Et il faut, au-delà des considérations techniques, prêter une attention aiguë aux questions telles que l’équité, la solidarité, l’exemplarité… dimensions critiques quand les chocs peuvent entraîner des déchirements sociétaux majeurs.
2. Des actions d’accompagnement de fond pour traiter les effets “système” : Il va s’agir de penser et d’intervenir sur les complexités systémiques qui vont se mettre à vibrionner dans tous les sens.
3. Des actions en rupture pour répondre aux nouveaux états du monde : Il s’agit d’inventer de nouvelles visions, de nouveaux équilibres, de nouvelles dynamiques.
Cela requiert des mobilisations puissantes pour saisir les défis, se projeter hors des cadres existants, mobiliser les acteurs pour ce travail colossal d’invention.
Ce ne sont là, on l’a dit, que des pistes très embryonnaires. L’essentiel est de mettre sur pied des capacités d’anticipation, de réflexion, de proposition, pour ne pas en rester au simple suivi au fil de l’eau – ici un torrent en furie – qui sera toujours marqué par le retard, l’impuissance, le déficit majeur d’imagination.
Une référence pour mieux cerner le défi des ruptures et cerner des méthodes :
« Des crises aux ruptures : se mettre en condition de réussite », Administration, Juin 1997 (avec Janek Rayer).
https://www.patricklagadec.net/wpcontent/uploads/2021/11/descrisesauxruptures.pdf