Publié sur LinkedIn le 12 décembre 2025.
Novembre 2014 : Contribution pour mon audition à l’Assemblée nationale
Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques
à la suite de survols de drones au-dessus de centrales nucléaires, l’OPECST organisa une série d’auditions publiques à l’Assemblée Nationale.
Je reprends ici telle quelle la note support de mon intervention, 24 novembre 2014.
Tout n’est peut-être pas dépassé ?
TITRE :
« Le besoin d’une prise de recul sur l’événement
Introduction
1. Limites de mes connaissances :
a. Je ne suis pas un spécialiste des drones, ni des centrales nucléaires, ni du terrorisme ;
b. Mon champ d’expertise : les crises non conventionnelles ;
c. En matière de drone, nous sommes au tout début d’une révolution (mutation ultra rapide du produit, coût d’entrée dérisoire) ; cela appelle une grande modestie dans le propos : on ne connaît que quelques % de la problématique (songeons au téléphone fixe devenu portable à haut potentiel).
2. Clarification : 2 lignes de réflexion complémentaires
a. Drones = défi de sécurité très spécifique, appelant des réponses techniques et organisationnelles ;
b. Drones = illustration des défis émergents, qui appellent de nouvelles grammaires de pilotage.
Je laisserai le premier domaine aux responsables ayant à en connaître, et je m’intéresserai ici au second. Le défi de fond est la préparation à naviguer dans des domaines inconnus, volatils, chaotiques.
3. Objectif : donner des repères, des grammaires – préliminaires à ce stade
a. Pour qualifier le problème ;
b. Pour clarifier les pièges ;
c. Pour dessiner des pistes d’action.
I – Qualifier le problème – ouvrir le champ de vision
1. Familles de risques :
a. Menaces sur les installations nucléaires [je ne préciserai pas ici] ;
b. Menaces sur les réseaux ;
c. Menaces « soft target » (employés, qui pourraient ne plus vouloir aller travailler) ;
d. Atteinte à la confiance du public ;
e. Test de l’aptitude des responsables à répondre à des défis non conventionnels : sous-réaction, sur-réaction, mal-réaction ;
f. Initiatives lancées par des organisations malveillantes, sans plan déjà déterminé, cherchant à explorer des possibilités, à apprendre, à innover dans leurs actions ;
g. Alimenter un environnement chaotique général, sans but spécifique, notamment à travers la communication ;
h. ? Quelque chose d’autre??
Par exemple : rien à voir avec du terrorisme, mais une action d’intelligence économique visant à porter atteinte à une filière industrielle promise à un avenir très ouvert, les drones, en utilisant le levier très sensible du nucléaire ; tout en nuisant à la filière nucléaire.
Mais ne pas oublier les scenarios très durs qui dépassent le cas de la France : la rupture brutale d’approvisionnement électrique en France (5 centrales touchées) déclencherait un blackout de plusieurs semaines en Europe… Un sabotage réalisé en Belgique il y a 4 mois, dans la partie non nucléaire, a provoqué l’arrêt de la tranche, toujours non rétablie à ce jour. Le 11 sept 2001, 5 avions.
2. Familles d’attaques
a. Un drone transportant des explosifs ; un second drone transportant armes biologiques, gaz, radioactivité pour dispersion et confusion ;
b. Un essaim de drones ;
c. Des attaques combinées, en série : des cibles multiples et simultanées ;
d. Des attaques complexes : des drones attaquant simultanément des fonctions critiques diverses : sécurité, sûreté, leadership, liaisons, santé, transport, etc. ;
e. Des attaques concomitantes : attaque de drones couplées avec cyber-attaque et autres actions ;
f. Des attaques de diversion : pour attirer l’attention et masquer autre chose, pour faire engager des ressources, du temps de travail ;
g. Des logiques glissantes : actions multiples avec des drones « civils », avant de passer soudain à des drones plus « durcis » ;
h. Des logiques flottantes : rien n’est déjà formulé dans un plan prédéfini : on ébranle le système pour ensuite voir ce qui se présente comme opportunité de déstabilisation en fonction des réactions déclenchées
i. ? Quelque chose d’autre ??
Inutile de mettre les menaces à exécution, il suffit d’entretenir un climat général de grande inquiétude pour imposer sa loi sur d’autres dossiers géo-stratégiques.
“Défaire l’ennemi sans combat…”.
3. Contexte: des univers de risques inconnus, non stabilisés
a. Technologie: drones, une nouvelle donne, en mutation rapide qui ouvre sur des risques et des opportunités encore mal cernés et en pleine évolution ; (en cas de situation d’urgence dans une centrale, on pourrait se retrouver devant de grandes quantités de drones civils, de drones médias, en limite de zone interdite, avec franchissement de périmètre plus ou moins clairs) ;
b. Cartes de sécurité : les clôtures ne sont plus ce qu’elles étaient ; les frontières entre militaire et civil se brouillent (un drone « civil » pouvant n’être qu’un drone militaire « en civil » utilisé sur missions de préparation);
c. Contexte général des risques et des crises = mégachocs, décrochages systémiques, dynamiques chaotiques (penser « black-out européen ») ;
“Think Outside the box?”. Bien plus : “There is no box anymore (Mike Granatt)”
II – Pièges – menacent dès que les paradigmes conventionnels ne sont plus pertinents
a. Ne considérer que l’UNE des familles de risque ;
b. S’enfermer dans une approche technique, juridique, normative, pour tenter de trouver LA bonne solution ;
c. Se contenter de réassurances classiques: “Totalement sous contrôle”, “Aucune inquiétude”, “Ne paniquez pas”, “Le nucléaire est sûr”, “Le béton est résistant” ;
d. Se contenter de la confection et de la mise en oeuvre de plans prédéfinis : dans un monde volatil, la prévisibilité d’une riposte est un facteur de grande vulnérabilité ;
e. Se mettre à dénoncer et bloquer toute forme d’innovation au motif des risques possibles.
f. Rester en retard d’un paradigme en matière de vulnérabilité et de crise : en rester au problème de générateur de vapeur (accident spécifique), quand l’enjeu est la menace de black-out européen ;
g. ?? Autres ?
III – Pistes – Pour le pilotage en univers volatil et ouvert
(en laissant ici de côté les questions de sécurité opérationnelle à la charge des services de sécurité)
1. Pilotage : Une nouvelle culture est nécessaire, qui renforce la robustesse en mettant au centre : le questionnement, la confrontation à l’inconnu, la flexibilité, la vitesse de réaction, la capacité à apprendre rapidement et à innover, la réflexion parallèle, etc.
2. Aide au pilotage : Force de Réflexion Rapide à mettre sur pied immédiatement, pour accompagner les examens de fond concernant les défis et surprises possibles.
3. Communication : Sortir du classique “Tout est sous contrôle” (qui déclenche inquiétude et défiance), et retenir une ligne plus modeste et ouverte du type : “Nous sommes totalement mobilisés pour faire face ; c’est nouveau, et nous allons inventer ; il y a là une nouvelle technologie avec ses risques et ses promesses : nous allons valoriser au mieux ses promesses ; et maîtriser au mieux ses risques et mauvais usages”. Davantage : “Nous aurons besoin de vous”.
4. Préparation, entraînement : Il faut notamment préparer les autorités publiques
– et surtout ne pas oublier les ministres qui sont les premiers à s’exprimer dans ces cas de haute gravité (exemple : Fukushima : « Ne pas paniquer, ce n’est pas Tchernobyl »… alors qu’on ne dispose que de très peu d’informations) – à s’attendre aux surprises totales, à l’inconnu. Il faut dépasser les plans fondés sur des hypothèses prédéterminées et se préparer à devoir traiter de questions ouvertes et mutantes.
– Des exercices fondés sur des questionnements sur les surprises possibles, avec des approches de nature « Red Team » qui pourraient comporter des questions comme les suivantes :
« Vous êtes des groupes malveillants : Comment pourriez-vous surprendre les personnes en charge ? Comment pourriez vous changer les règles du jeu ? Comment pourriez vous terroriser les gouvernements, les directions, les employés, les voisins, l’opinion publique ? Comment pourriez vous utiliser les médias ? Les experts ? Les médias sociaux ? » Comment imposer votre loi, sans engager aucune attaque frontale ?
« Comment des terroristes pourraient utiliser vos plans de réponse à leur profit ? »
Inverse : « Quelles questions des malveillants pourraient-ils faire l’erreur d’oublier ? »
Si ces préparation ne sont pas faites – j’insiste : au plus haut niveau –, nous allons tout droit à des pertes de pilotage expéditives.
5. “Whole community approach” : Question à se poser : Comment impliquer le citoyen ? Et si c’était là le levier déterminant ? Exercice : “Trouvez une initiative à haute valeur ajoutée”. Il faut travailler avec le citoyen pour à la fois tirer le meilleur parti des technologies et en mieux comprendre et traiter les menaces. En matière d’information publique, là aussi il va falloir inventer. Les mots voient leur contenu se désagréger, les frontières se brouillent (« secret », « transparence »), les pratiques sont à repenser ; la révolution des Médias sociaux, et notamment les MSGU (médias sociaux d’urgence) vont bouleverser le champ habituel, rituel dans les exercices.
Conclusion : Au-delà du défi de sécurité immédiat, dont est saisie l’autorité publique, il est important d’utiliser ce problème comme un déclencheur permettant de mieux traiter les phénomènes émergents qui appellent de nouvelles façons de réfléchir, de nouvelles logiques de pilotage et d’aide au pilotage (notamment en matière de prise de recul, type FFR), de l’apprentissage rapide et flexible. Il va nous falloir développer notre capacité à apprendre rapidement, et collectivement.
Nous sommes sans doute à un moment de rupture dans les échanges. Jusqu’ici, les uns exigeaient : « Prouvez-nous qu’il n’y a pas de risque sur tel scénario ». Et la réponse était : « N’exagérons tout de même pas, nous avons des dispositifs solides qui ont fait leur preuve ». Il nous faut sortir de ce registre convenu. Désormais, on ne peut plus exclure grand chose, et la seule réponse possible est dans la démonstration que l’on a bien compris les enjeux désormais en matière de risques et de crises horscadres, que l’on s’est bien mis en posture d’apprentissage et d’invention rapide. Il m’a semblé que, dans les échanges d’hier, on avait encore des traces vivaces de l’ancienne culture, mais qu’émergeaient de nouveaux registres d’échange.
C’est d’ailleurs le même problème sur tous les grands dossiers, comme celui d’Ebola par exemple, dans lequel l’assurance réflexe « tout est prêt — ne paniquez pas » devient rapidement facteur de décrédibilisation majeure si d’aventure on passe du sporadique à « autre chose ».
http://www.patricklagadec.net/fr/pdf/ebola-fr-231014.pdf