Non classé12 octobre 2026Par Patrick LagadecPatrick Lagadec : « Panique, Usque tandem… »

Publié sur LinkedIn, le 12 octobre 2026,
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Ce que l’on sait [… ce que l’on devrait savoir]

Pendant des années j’ai échangé avec Enrico Quarantelli, cofondateur du Disaster Research Center (Ohio puis Delaware University), et père de la sociologie des catastrophes et situations d’urgence. Lui et son centre ont fait des centaines d’études de cas sur la réaction des groupes humains en situation de grande menace.

La grande leçon : les groupes humains ne deviennent pas hystériques en situation de grande urgence, ils ne plongent pas dans la panique indescriptible. Bien au contraire.

L’observation constante : les récits cinématographiques, les couvertures médiatiques, sont et restent emprisonnés dans l’ornière (confortable) de la panique instantanée et inévitable.

On peut visiter avec profit le site du Disaster Research Center : https://www.drc.udel.edu.

On peut visionner l’échange que j’ai eu avec Enrico Quarantelli voici bien des années dans lequel il donne l’essentiel de sa pensée (patricklagadec.net – vidéos grands témoins).

Je laisse l’IA résumer :

« Le sociologue américain Enrico Quarantelli, cofondateur du Disaster Research Center et pionnier de la sociologie des catastrophes, a profondément déconstruit l’idée reçue de la panique en situation d’urgence. Ses travaux théoriques et empiriques menés sur plusieurs décennies peuvent se résumer en trois grands axes :

1. La panique est un « mythe » statistique

Quarantelli a démontré que la panique de masse en cas de catastrophe est extrêmement rare, voire statistiquement négligeable. Contrairement aux représentations cinématographiques ou journalistiques dépeignant des foules hystériques perdant toute rationalité, les données empiriques recueillies sur des centaines de cas réels révèlent que les populations gardent majoritairement leur sang-froid. Vers la fin de sa vie, il a même suggéré que le terme « panique » devrait être tout simplement banni du lexique des sciences sociales, car il relève davantage du langage populaire erroné que d’une réalité scientifique.

2. La prédominance des comportements « prosociaux »

Face à un danger imminent ou immédiat, le comportement humain n’est pas antisocial ou chaotique. Quarantelli a mis en évidence le fait que les individus font preuve d’ajustement thérapeutique et de comportements prosociaux. Loin de s’écraser mutuellement pour fuir, les victimes s’entraident, s’organisent spontanément, protègent leurs proches et intègrent les inconnus dans leurs stratégies de survie.

3. Une critique des plans d’urgence fondés sur la méfiance

Quarantelli a fermement critiqué les autorités et les gestionnaires de crise qui conçoivent leurs plans d’urgence sur le postulat erroné que le public va paniquer ou se comporter de manière irrationnelle.

  • Le piège du Command and Control : cette peur infondée pousse les dirigeants à adopter des modèles de gestion stricts et descendants (top-down), en confiant exclusivement l’action aux forces de l’ordre tout en cachant parfois des informations au public pour « éviter la panique ».
  • La recommandation de Quarantelli : il insistait sur le fait que les plans de secours doivent être pensés en fonction du comportement réel des gens, et non sur des mythes. Pour lui, la population civile ne doit pas être traitée comme un problème à encadrer, mais comme la principale ressource et le premier acteur de sa propre sécurité.

La définition stricte de la panique (quand elle survient)

Dans ses premiers écrits (notamment en 1954), lorsqu’il s’est attaché à définir ce que serait une authentique réaction de panique individuelle ou très localisée, il la décrivait comme l’antithèse d’une activité de groupe organisée. Pour lui, elle ne se manifeste que sous des conditions psychologiques et situationnelles très restrictives :

  • La perception d’une menace physique directe et immédiate.
  • Le sentiment d’un emprisonnement possible (manque de temps ou d’issues évidentes).
  • Une sensation d’isolement impuissant, où l’effondrement des liens sociaux immédiats pousse à une fuite purement égocentrique.

Même dans ces conditions, cette réaction reste un phénomène de très courte durée et hautement minoritaire au regard de la solidarité collective observée. »

Ce que l’on continue à ne pas savoir [… ce que l’on devrait commencer à ne pas faire]

Je viens d’entendre un reportage sur une radio pourtant de qualité à la suite de l’attaque au fusil dont s’est rendu responsable un collégien de 14 ans dans un collège d’Aubagne.

En fin de reportage, le journaliste – qui a heureusement mis en valeur l’acte courageux de celui qui a désarmé le collégien – ne peut s’empêcher de poser la question, sous forme plus affirmative qu’interrogative : « Vous avez paniqué ?! ». Alors justement que les témoins disent seulement qu’ils ont simplement quitté les lieux. Comme s’il lui fallait inscrire en lettres écarlates le mot PANIQUE qui donnerait sens à son investigation, justifierait son déplacement sur place et pourrait satisfaire son auditoire – alors bien conforté dans sa conviction que tout le monde est devenu hystérique dans ce collège. Le grand confort.

Cela me rappelle un autre reportage dans le sud-est de la France voici quelques années, à la suite d’une autre affaire de violence dans un établissement scolaire. La journaliste veut absolument arracher le mot « PANIQUE ». Pas de chance, son micro-trottoir ne donne rien. Les collégiennes qui lui répondent n’ont pas vu grand-chose, et sont restées à manger dans un snack à bonne distance. Mais le reportage est estampillé comme il convient : à défaut des témoins (qui n’ont rien vu), la journaliste a pu hisser haut le drapeau crucial : « PANIQUE » en revenant plusieurs fois à la charge avec le mot fétiche. Un bon « client » est celui qui dit qu’il a « PANIQUÉ ».

Autre cas. Évacuation d’urgence d’un avion à l’atterrissage. Le journaliste interviewe des passagers. Il leur demande s’ils ont paniqué. Réponse : « Oui, qu’est-ce qu’on a paniqué ! » Question : « Vous avez fait quoi ? » Réponse : « Ben, on s’est levés, et on est sortis. » Question : « Vous n’avez pas paniqué ? » Réponse : « Oh, si on a paniqué ! » Question : « Et vous êtes sorti dans la bousculade ? » Réponse : « Ben, non, j’ai aidé une personne âgée qui était en difficulté à côté de moi, et je l’ai aidée à sortir. » Question : « Et en sortant de l’avion, vous avez paniqué ? » Réponse : « On s’est éloignés le plus vite possible. » Enseignement : pas de « PANIQUE ». Mais le journaliste avait ce qu’il voulait : le mot PANIQUE pouvait être inscrit en lettres d’or sur son reportage. Le « narratif » obligé était bien au rendez-vous. Ouf ! Affaire suivante.

Enseignements

Après des décennies d’efforts patients, respectueux, il pourrait être utile de faire connaître aux écoles de journalisme, et aux rédactions, que la fascination pour le mot « PANIQUE » n’est pas une marque de grand professionnalisme.

Bien plus encore : en ces temps de grande turbulence, et alors qu’il n’est question que de « RÉSILIENCE », il serait hautement responsable de travailler autrement que dans les ornières qui ne construisent rien sinon de l’impuissance, de la désaffiliation généralisée, du mortifère.

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