Publié sur LinkedIn le 15 octobre 2026,
https://www.linkedin.com/pulse/le-fiel-de-la-terre-patrick-lagadec-p2nie/
En ces temps de déchirements cauchemardesques et de menaces existentielles, ouvrir, construire, réunir, faire vivre, est plus que difficile.
Il est bien plus tentant de passer un pacte avec le mortifère, d’y trouver son carburant permanent, de déverser urbi et orbi rage et outrages, d’en tirer la puissance et la gloire. Plus profondément : pour survivre à ses pulsions fondatrices de domination, de destruction et plus encore : d’autodestruction.
Sur les plateaux qui commentent les grandes tragédies et trahisons du moment, il est beaucoup question – à juste titre – d’irrationalité, de versatilité, d’intérêt financier, de calculs, d’emprises, de soumission…
Il nous faut descendre en dessous de cette première couche d’examen. Pour entrevoir que les figures dirigeantes dont on s’étonne jour après jour du comportement déraisonnable, délétère et immoral, sont prises dans un étau personnel primordial, tenues par le venin irrépressible du destructif. Étau qui nécessite de tirer encore et encore des flèches empoisonnées sur tout ce qui pourrait menacer de vie un édifice de mort. S’arrêter sur le chemin des enfers, ce serait s’effondrer, s’anéantir.
Le vide intérieur, les terreurs fondatrices, les frustrations primordiales, contraignent à en rajouter constamment dans l’obscène, l’abject, le cynique, le dégradant, l’ignominieux. Aucune trace de vie, de positif, de dignité, ne saurait être tolérée ni épargnée.
Le flot de fiel est seul à permettre à la machine intérieure de survivre à ses démons. La pulsion de mort seule aux commandes. Inutile et vain de s’étonner à chaque manifestation de cette dynamique noire. Le fil est toujours le même.
- Le vétéran qui a survécu dans les geôles ennemies : un raté.
- L’allié historique : ne mérite que mépris.
- La trahison : valeur héroïque.
- Le tyran : allié naturel.
- Le charlatan : meilleur rempart contre le sachant.
- L’éducation : inutile à l’heure de l’IA.
- Le Nazi : étendard du libre, du bon et du gagnant.
En support, voici subverties les grandes traditions dont on se réclame à grands coups d’estrades triomphales devant des parterres en transes : « Gloire, richesse et puissance à ceux qui ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace, et qu’ils habitent seuls au milieu du pays. » (Isaïe)
Voici dans sa gloire le nouveau Sermon sur la montagne qui fonde et justifie toute haine :
- Bienheureux les riches : ils pourront écraser les pauvres.
- Bienheureux les brutaux : ils pourront jouir des souffrances de leurs victimes.
- Bienheureux ceux qui rient des maux qu’ils infligent : ils pourront écraser ceux qui pleurent.
- Bienheureux ceux qui pulvérisent toute règle de droit : ils pourront anéantir ceux qui ont faim et soif de la justice.
- Bienheureux les revanchards : ils pourront ratatiner les miséricordieux.
- Bienheureux ceux qui ont la vanité comme seul dieu : ils pourront écraser ceux qui ont le cœur pur.
- Bienheureux les fauteurs de guerre et de haine : ils sauront réduire les pacifiques.
- Bienheureux ceux qui font corps avec les bourreaux : ils pourront achever ceux qui souffrent persécution pour la justice.
À quand, pour faire triompher encore et encore le fiel de la Terre, une saillie démoniaque et fière d’elle-même sur la santé de ce Pape dont on pourra, ici encore, exiger le départ ?
« Gestion de crise »…
À chaque sortie de route, on reste pétrifié. Mais il n’y a plus de route.
À chaque vomissement, on s’empresse de nettoyer le sol en faisant comprendre qu’on courbera l’échine. Jusqu’au prochain vomissement, toujours plus sidérant.
Sidération, agitation, soumission.
Un manque de préparation, de mobilisation, ne permet rien d’autre.
Il devient vital, dans cet univers désarticulé livré à toutes les tyrannies, de se mobiliser pour ouvrir d’autres voies et redonner place à une espérance positive et responsable.
Urgent de se doter à cette fin d’instances d’anticipation et d’invention. Car bien sûr, les voies de passages, les leviers possibles ne sont pas à portée de main. Terra incognita, là aussi.
Sans jouer en Europe les Horaces et les Curiaces.
Sans abandonner le plus grand nombre, fasciné par les joueurs de flûte en fuite d’eux-mêmes et du monde.
Sans abandonner la place à des imitateurs empressés de travailler à ramasser eux aussi la mise sur le tapis du mortifère.
Et à cette heure : crucial d’ouvrir à la jeunesse des perspectives plus mobilisatrices que le repli constant dans les sécurités et les acquis d’avant-hier qui ne tiennent plus.
Cela suppose lucidité, cohésion, invention. Et détermination dans le travail d’invention à engager.