Non classé3 mai 2026Par Patrick LagadecPatrick Lagadec : L’aberrant, Trou noir fatal pour la pensée convenue

Publié sur LinkedIn le 3 mai 2026
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La guerre contre l’Iran soulève de véhémentes critiques de [presque] tous les bords – des Démocrates au Congrès au Pape Léon XIII, sans oublier une bonne part de la base MAGA, et bien sûr de nombreux pays « alliés » (ou désormais tenus pour vassaux et ennemis).

Au nombre des critiques : Comment avez-vous si mal anticipé les forces de l’Iran ? Que dites-vous de ce nouveau bourbier américain – quand votre promesse était de ne plus engager des aventures pareilles ? Que dites-vous au peuple Américain des coûts engagés ? Et essentiellement : Comment justifier votre guerre ?

Le Président et son Secrétaire d’État à la Guerre répondent sans hésitation : Il n’y a pas de bourbier, notre victoire est déjà là ! Et essentiellement : Qui pourrait soutenir un Iran doté de l’arme nucléaire ?

Et si un membre du Congrès insiste il se voit rejeté au ban des traitres : « Vous êtes de quel côté ? »

Si on prend un peu de recul, il semble que la clé de compréhension de ce qui se déploie jour après jour soit la brutale et douloureuse confrontation à l’ABERRANT, univers qui est culturellement très étranger – barbare – pour les organisations telles qu’on les connaît et qui se présentent toujours comme parfaitement rationnelles, maîtrisées, non critiquables. A fortiori pour une administration profondément dysfonctionnelle.

Le choc du barbare

Voici un « petit » pays qui ne plie pas comme il devrait, alors que l’invincible armada et les amoncellements de moyens d’attaque de la première puissance militaire mondiale l’a pilonné en profondeur, et le menace d’un anéantissement final pour toute sa civilisation.

Voici un « petit » pays qui, avec des moyens incomparablement plus limités, parvient à saper la façade, le business plan, des pays du Golfe ; et à attaquer les bases US. Et avec de petits engins qu’il faut tenter de détruire avec des merveilles technologiques d’un coût totalement disproportionné.

Voici un « petit » pays qui parvient à déclencher une crise mondiale en actionnant le phénoménal levier d’Ormuz – une véritable arme de dislocation massive.

Voici un « petit » pays qui triche avec ce qui devrait s’imposer : « Vous, vous tenez à la vie : ce n’est pas notre univers ».

Tout cela est bel et bien « aberrant » au regard du monde dans lequel opère l’Exécutif américain. L’Iran ne joue pas le jeu convenu.

Sur maints plateaux, on se demande comment les Américains ont pu ne pas considérer ces signaux qui auraient dû les alerter. On indique que les renseignements ont le plus souvent de la difficulté à se frayer un chemin à travers les strates organisationnelles. On souligne que le politique a souvent du mal à entendre les avis divergents.

La surdité et le refus

Je veux pointer la difficulté fondamentale à détecter, prendre en considération, traiter, ce qui sort totalement du cadre convenu.

« Les signaux massifs, oui, quand ils sont vraiment là. Les signaux faibles, on s’efforce au moins de recommander une vigilance. Les signaux aberrants ? : Que voulez-vous dire ? Vous voulez affoler tout le monde ? Faire peur au Président ? Saper l’autorité des cercles d’expertise autorisés ? »

Nos sociétés, nos organisations, nos dirigeants sont formatés pour opérer dans la partie « normale » de notre actualité. Le brevet d’excellence en normalité y est la garantie de réussite.

Mais voici qu’un monde de plus en plus complexe, exposé à des défis de moins en moins « normaux », vient dramatiser une réalité historique. Les grands événements transformateurs, les grandes ruptures, sont déclenchés par des irruptions « barbares » auxquelles on ne s’attendait pas (à partir bien sûr d’un substrat de grande complexité). Et qui aurait eu l’intuition de ces irruptions choquantes aurait rapidement été éliminé des cercles influents.

Azincourt : une pauvre troupe déjà au bord de l’effondrement, sujet à diarrhées généralisées à la suite d’une consommation de coquillages, qui pourrait anéantir la glorieuse armée des nobles chevaliers de France au grand complet ? La boue et l’arc suffirent à accomplir l’inimaginable désastre.

Août 14 : une grande manœuvre d’encerclement par l’armée allemande qui ne respecte pas la neutralité de la Belgique ? Vous n’y pensez pas !

Juin 40 : et cette fois ils passeraient par les Ardennes infranchissables ? Même l’état-major allemand est contre.

Dien Bien Phu : engloutir la Légion ?

La Baie de Cochons : nos plans sont secrets, et n’insistez pas, même si vous les avez vu ce matin dans le New York Times… Vous êtes ici entre gens sérieux.

On pourrait multiplier les références…

L’irruption de l’aberrant met en cause le soubassement intellectuel, le fonctionnement général des organisations, la capacité du leadership.

Henry Kissinger fait une analyse intéressante de la Guerre de 1973 au Moyen-Orient.

« La veille du déclenchement de la guerre, la CIA répétait son appréciation […] : l’Égypte ne semblait pas se préparer à entrer en guerre avec Israël. Manifestement, il y eut là un échec des services de renseignement, mais l’erreur de jugement n’était pas le privilège des organismes spécialisés. Chaque responsable politique connaissait tous les faits. […] Le plan d’attaque général avait été assez bien compris – tout particulièrement celui des Syriens. Ce que personne n’avait saisi […], c’était que les Arabes allaient mettre ce plan en œuvre. La conception que nous avions de la rationalité nous empêchait de prendre au sérieux l’idée que quelqu’un allait déclencher une guerre impossible à gagner, pour restaurer le respect de soi de son peuple. Nous n’avions pas les moyens de nous prémunir contre nos idées préconçues ou celles de nos alliés.

Ce qui illustre notre idée fixe de façon spectaculaire, c’est le cours des événements du 5 octobre [veille de la guerre]. Nous avions appris à notre réveil, ce jour-là, que l’Union soviétique rapatriait depuis vingt-quatre heures, grâce à un pont aérien, toutes les familles de ses ressortissants résidant en Égypte et en Syrie. Seuls paraissaient pourtant demeurer sur place les conseillers techniques et militaires. Il est impossible aujourd’hui de comprendre pourquoi cette nouvelle fut si mal interprétée. […] La faille était d’ordre intellectuel ; elle n’avait rien à voir avec la bonne marche des services. » [Henry Kissinger, Les Années orageuses, Fayard, Paris, 1982, tome 3, p. 530-538]

Plus encore : l’ancrage psychologique – l’assurance de la maîtrise – est menacé par l’irruption de l’aberrant, et même la simple suggestion d’un possible défi ne répondant pas aux canons habituels.

Au-delà du convenu et de ses évidences « indiscutables »

C’est pour répondre à cette double difficulté, qui devient de plus en plus criante, que j’ai proposé cette innovation institutionnelle de la Force de Réflexion Rapide. [1] Pour apporter aux dirigeants d’autres pistes de questionnement et d’options.

La difficulté est de rendre tolérable pareille innovation. Comment accepter de reconnaître l’existence même du défi non programmé ? Comment tolérer une instance ayant justement en charge la prise en considération de ces chocs sauvages ?

Dans le défi iranien, une telle instance aurait pu ouvrir quelques questions :

– Certes, personne n’est pour la détention de l’arme nucléaire par l’Iran.

– Certes, personne n’est pour les agissements des proxys de ce pays qui promet la destruction et l’anéantissement.

Mais :

– Est-ce que la réduction des proxys actuels ne sera pas surcompensée par l’entrée en scène de nouveaux proxys ayant pour nom la Corée du Nord, la Russie, la Chine ?

– Est-ce que la « destruction de la marine iranienne » garantit quoi que ce soit si les petites vedettes ultra-rapides suffisent à paralyser l’économie mondiale ?

– Est-ce que la destruction de 60% des lanceurs permet de garantir quoi que ce soit si quelques armes sophistiquées, bénéficiant de l’appui satellitaire, suffisent à détruire l’économie régionale ?

– Est-ce que la fixation sur l’arme nucléaire et les lanceurs est le seul horizon, quand il y a N autres moyens d’anéantissement ?

– Plus fondamental encore : Est-ce que l’ancrage pour des siècles de la haine, de la volonté radicale de revanche, n’est pas encore plus gros de désastres ?

[1] Patrick Lagadec : « La Force de réflexion rapide – Aide au pilotage des crises », Préventique-Sécurité, n° 112, Juillet-Août 2010, p. 31-35. https://www.patricklagadec.net/wp-content/uploads/2021/11/PS112_p31_Lagadec-p.pdf

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