Publié sur LinkedIn, 21 mars 2026.
VERTIGE
« Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles. »
L’Enfant grec, Victor Hugo.
https://www.youtube.com/watch?v=z0bEDjiXJio
Le monde reste déboussolé [1] devant l’éruption – provoquée – du super-volcan du Moyen-Orient qui ajoute le tragique universel à la tragédie du peuple iranien.
Les prix des hydrocarbures explosent. La destruction mutuelle des sites industriels fait basculer l’épreuve mondiale dans la très longue durée. S’échappant de sa niche originelle du péril nucléaire, voici la Mutual Assured Destruction (M.A.D.) qui passe du registre de la dissuasion à celle de la frénésie destructrice : la survie collective n’est plus le but ultime recherché. Ce qui est souvent présenté comme un alignement des astres risque fort de se révéler un amoncellement des désastres.
On perçoit déjà les grondements et craquements sourds de tous nos systèmes de vie – interconnectés et totalement interdépendants – qui sont déjà, ou vont être, impactés, et désarticulés pour longtemps. Sans qu’aucune cartographie finale ne puisse être dessinée, voire imaginée. Un spectre qui va nous rappeler nos livres d’histoire : la crise de 1929. Non, plutôt une sorte de « trou noir » inédit prêt à nous engloutir.
Avec un problème supplémentaire : des dirigeants mondiaux dont le profil n’a jamais été étudié dans nos grandes littératures de référence depuis la crise des missiles de Cuba. Soit, ils ne sont pas « fit to be President » et jouent à la guerre comme on exhibe ses pulsions vengeresses et désordonnées sur un plateau de télé-irréalité où l’on peut à loisir humilier, écraser, triompher. Soit, ils sont mus par la détermination « d’aller au bout »… y compris du désastre général. Avec ce qu’il faut de référence au divin – en Iran, tout autant qu’aux États-Unis, avec un Secrétaire à la Guerre qui s’inscrit avec une ferveur sans borne dans une perspective apocalyptique « in the name of Jesus Christ. » (« Hegseth Invokes Divine Purpose to Justify Military Might », New York Times, 20 Mars 2026)
Voici plantés sans retenue des ferments de haine et de passions de revanche pour des générations. « Je veux de la poudre et des balles ». Et désormais, quand on dit « poudre »…
Bien sûr, on n’est jamais à l’abri d’un miracle, et les torrents de malheurs peuvent rejoindre leur lit de façon tout aussi surprenante que leur débordement initial. Le risque d’avoir hâtivement trop noirci le tableau ne peut jamais être totalement écarté. Mais, pour l’heure, nous sommes bel et bien jetés dans la gueule de ces trous noirs en expansion rapide. Avec toutes les prises en masse possibles, d’autant plus à risque que les coups du sort, les surprises stratégiques, les impréparations ahurissantes, les colossales erreurs de jugement, le vide de discernement, les pulsions de mort, n’ont pas encore dit leurs dernières mots ni vomi tous leurs maux.
Quoi qu’il en soit, la question éclate : Que faire ?
Comment piloter quand « Toutes les vieilles bouées qui balisaient le chenal de notre vie semblent avoir été balayées. », pour reprendre les mots de Lord Esher à l’issue des funérailles d’Edouard VII (in Barbara Tuchman : Août 14, Les Presses de la Cité, Paris, 1962, p. 24).
Mais attention : il ne s’agit plus seulement de disserter et de commenter. Il faut tenir nos systèmes, piloter nos organisations.
ACTION
Il y a des lignes de flottaison à tenir, c’est le tableau de bord le plus évident.
Il y a des pièges à éviter, c’est la malédiction des angles morts.
Il y a, plus positivement :
- des repères fondamentaux à réancrer, surtout quand les fondamentaux sont touchés ;
- des aptitudes de leadership à réajuster ;
- des innovations organisationnelles à penser et instituer ;
- des mobilisations granulaires et des coopérations alvéolaires à stimuler ;
- des dynamiques de confiance et d’inventivité à insuffler ;
- etc.
Il y a le plus décisif – inaugural : s’arracher de la spirale mortifère, et rechercher avec force une énergie humaine, personnelle et collective, sur laquelle penser et permettre de nouvelles dynamiques, des ruptures créatrices [2].
De mes échanges sur le terrain, je partagerai ici une rencontre lumineuse, vivifiante, à Chamonix avec Laurence de la Ferrière, exploratrice de l’Antarctique.[3]
Je lui avais posé une question : « Supposons des vacanciers partis pour une croisière aux Bahamas, et qui se retrouvent en Antarctique. Vous auriez quoi à leur dire ? ».
Laurence éclata de rire… voyant la scène de vacanciers débarquant en Tongs et chemises à fleurs sur le continent blanc.
Puis elle alla droit au but :
« Eh bien, je vais puiser au fond de moi de l’énergie profonde, je sors de tout ce que j’ai appris, je sors de mon confort… et je vais essayer de m’adapter à une situation à laquelle je ne m’attendais pas. »
Et elle ajouta ceci, décisif : « Ça, c’est intéressant. »
Je poursuivis : « … et avec les autres… »
Laurence : « Oui, et avec les autres – qui deviennent différents ! C’est cela qui est passionnant : c’est vraiment l’histoire de la vie. »
ACCOMPAGNEMENTS
C’est bien pour aider à consolider les tenues de route, à ouvrir des voies, que nous œuvrons avec Matthieu LANGLOIS et Hot Zone Rescue Consulting pour accompagner les organisations dans cette épreuve de pilotage à haut risque.
L’urgence : se fortifier pour ne pas être emporté.
[1] Patrick Lagadec : SOCIÉTÉS DÉBOUSSOLÉES – OUVRIR DE NOUVELLES ROUTES, PERSÉE, 2023. Lien PDF
[2] Patrick Lagadec : « Ruptures créatrices », Editions d’organisation-Les Echos éditions, 2000.
[3] Avec l’extrême, entretien avec Laurence de la Ferrière, exploratrice de l’Antarctique, auteur de Seule dans le vent des glaces, J’ai Lu, 6372, Robert Laffont, Paris, 2000. Voir l’entretien