Non classé21 janvier 2026Par Patrick LagadecPatrick Lagadec : Trump über alles : La raison et les pulsions – Se doter d’une aide à la navigation en chaotique

Publié sur LinkedIn le 21 janvier 2026.

Il est une double constante chez les analystes : la recherche des meilleures stratégies, les plus rationnelles ; le refus de toute approche de nature psychologique du personnage qui règne à Washington.

L’exigence de rationalité consciente des risques

Ce refus de sortir du modèle rationnel a de solides ancrages, et on le répète constamment : Contrairement aux apparences, le rouleau compresseur étatsunien est parfaitement rationnel ; Trump sait où il va ; Trump cache, sous des éclats volontairement confus et provocateurs, une ligne d’action tout fait claire et constante ; derrière lui, un “sérail profond” sait parfaitement où il faut porter le fer, comment dérouler inexorablement l’emprise urbi et orbi ; l’essentiel est d’éviter les ravins les plus mortels, ce qui suppose de ne jamais laisser la moindre prise à des raisonnements échappant au calcul rationnel.

Ce refus a de solides arguments en sa faveur : Si on abandonne le rationnel on tombe dans le vide, on sort de nos univers de compétence, on nourrit l’irrationnel jusqu’à la folie qui privera tout le monde de la plus petite capacité de pilotage. Si on ouvre la moindre porte à la psychologie on sera entraîné vers des jungles qui feront notre perte à tous. Il ne peut pas y avoir deux folies (même si celle du partenaire est en partie feinte) dans la même pièce. Il faut donc tout faire pour « garder son sang froid », calculer au plus juste les trajectoires possibles, montrer à l’autre que l’on n’est pas dupe mais qu’on sera toujours l’adulte dans la pièce, lui faire comprendre qu’il n’est pas dans son intérêt de casser le jeu, de renverser la table à tout moment, toutes les tables, de faire sauter la maison et l’immeuble… Car lui aussi a besoin de table pour utiliser les cartes qu’il a en main.

Peut-être qu’à Davos (comme on le fut à Munich), on sera donc attentif à bien rester sur sa chaise sans broncher, pour écouter avec le sourire de rigueur le César du Potomac dérouler une diatribe insultante et en apparence non maîtrisée mais parfaitement orchestrée et sûre de sa puissance ; il faut lui laisser ce plaisir et cette jouissance profonde – et garder pour l’arrière-scène des possibilités d’oasis raisonnables qui finiront par faire prévaloir un minimum de sortie rationnelle provisoire sans trop de casse.

Tout cela est bon sens et solide sens. Et sortir de cet espace serait source de bien des malheurs. On ne joue pas impunément avec les risques extrêmes de sorties de route.
Et pourtant ?

Et si on s’autorisait à penser et opérer – aussi – dans un autre espace ?

Car d’autres univers de réflexion et d’action sont à envisager. Non pas en opposition à la ligne rationnelle et raisonnable, mais en complément. Même s’il s’agit alors d’une orbite tout autre.

Point de départ : et si toute cette approche rationnelle, raisonnable et tenue pour à moindre risque, ne faisait que nourrir l’extravagance et l’enflure de toute puissance ?
Et si l’absence de coup d’arrêt n’était qu’invitation à subir de plus en plus de coups, jusqu’au coup fatal ?

Bientôt Washington déclarera qu’il lui faut un nouveau traité de Tordesillas ( à faire bénir par le Pape, qui devra s’y plier pour ne pas risquer une opération sur le Vatican) et que toutes les terres à l’ouest de l’Islande sont aux USA. Par exemple, la base spatiale européenne de Kourou doit être remise aux forces américaines sous 24 heures.

Mais alors, que faire ?

Première exigence : s’autoriser à ouvrir des voies extravagantes, au moins pour débrider la réflexion

C’est là qu’une équipe de réflexion stratégique pourrait ouvrir des pistes, qui resteront bien évidemment à examiner, soupeser, modifier, refuser… Il s’agit seulement de ne pas se contenter de la seule voie normale de la décision rationnelle attendue qui serait la voie convenable dans un salon de belle tenue. Et même si l’on sort des cadres des trois modèles de Graham Allison.

Quelques pistes d’extravagance, juste pour se projeter au-delà de nos sillons habituels :

1. Être clair et brutal dans l’expression ? : « Le délire, ça suffit ». Un choc qu’il n’aura pas connu depuis une enfance refoulée.

2. Des attitudes franches et froides ? : À Davos les gentils-mignons petits élèves se lèvent et quittent leur fauteuil de soumission au premier écart de langage, à la première trace de mépris. L’image de contre-mépris serait autrement plus décisive qu’un énième communiqué sur le mode : « L’Europe est attristée par les remarques blessantes du président des Etats-Unis. » Ou une flagornerie déjà usée : « Nous adorons notre Papa à tous, et l’implorons de ne pas être trop méchant avec ses enfants ».

3. En rajouter dans la folie ? : Vous nous taxez de 200% ? Nous aussi nous pouvons brandir des menaces. Nous stoppons le contrôle aérien au-dessus de l’Europe ce qui pourra être un peu compliqué pour le retour d’Air Force One (déjà que l’aller n’a pas été de tout repos). Vous voulez prendre le Groenland ? Nous allons construire avec vous une digue sous-marine du nord du Groenland jusqu’au pôle.
Vous voulez un prix Nobel ? Celui de la Paix vous est honteusement passé sous le nez, on va vous donner le Prix Nobel de Littérature vu votre contribution à la grande Histoire de l’Humanité sur vos réseaux sociaux.

4. En rajouter dans la confusion et la dynamique d’épilepsie ? : Nous allons multiplier les annonces de décisions sans foi ni loi. Un jour l’interdiction des vols transatlantiques, le lendemain la fermeture des ambassades pour deux semaines, le surlendemain la fermeture de tout le marché européen pour 48 heures, encore plus tard l’arrêt de la réassurance européenne pour la couverture des risques US pour six mois, encore ensuite la promesse de livraison gratuite à la Chine des F35 qui se trouvent sur le sol européen… Peu importe la logique, la faisabilité, l’essentiel est de balancer de l’inintelligibilité par tombereaux entiers et en rafales. Nous aussi nous pouvons saturer les écrans et troubler quelque peu les mécaniques de rouleau compresseur qui enchantent West Wing.

5. Prendre des initiatives hors cadre avec d’autres partenaires ? : Organiser un symposium en invitant les industries américaines et européennes pour étudier l’état de la situation Le jour d’après la fermeture du marché européen, à commencer par le marché de l’armement. Organiser un symposium avec le Grand Sud sur l’après isolement total de l’Amérique pour ouvrir et multiplier de nouvelles Routes de la Soie contournant les USA.

6. Poursuivre avec une interrogation générique : À quoi n’avons-nous pas pensé ? À quoi nous ne nous autorisons pas à penser ?

Seconde exigence : s’astreindre à trier, rejeter, choisir, mettre en œuvre, en combinant avec l’approche rationnelle

Rien dans les pistes d’extravagance évoquées n’est bien sûr directement applicable.
La question des risques est évidemment centrale. Il ne s’agit pas de tout précipiter dans une chute générale. Mais, à l’inverse, il n’y a pas obligatoirement plus de risques à jouer ce type de stratégies fantasques qu’à espérer contenir par la douce diplomatie la mainmise de Washington sur tout ce qui ne lui appartient pas. Il faut surtout rigoureusement tenir, dans l’immédiat comme dans la durée, les multiples composants de la réponse.

Le dilemme est évident : Ne va-t-on pas exacerber l’ire de Trump en lui répondant de façon surprenante, pour lui qui ne supporte pas qu’on lui renvoie une image de lui même qui ne soit pas celle du triomphe absolu, de l’écrasement total de l’adversaire ?
Mais : et si la méthode Raid Adair était la seule à pouvoir souffler le feu trumpien avant qu’il ne pulvérise tout ?

Prudence et sérieux : Beaucoup est à jeter dans les sorties de schémas évoquées de façon aussi sommaire que brouillonne ; tout reste à inventer, combiner, ajuster, ciseler. C’est pour cela qu’une instance rompue à ce type d’exercice est indispensable. Non pour décider mais pour proposer des palettes d’options aux dirigeants.

Certes, les dirigeants actuels sont tout à fait en mesure de penser des trajectoires pertinentes. On l’a vu avec cette idée, que beaucoup ont eu du mal à comprendre, d’envoyer 15 soldats au Groenland : le petit caillou qui – parce qu’il est totalement décalé, difficile à intégrer – surprend, et provoque comme du blocage dans des rouages prévus pour aller tout droit en utilisant la seule force et plus encore la faiblesse et l’absence d’imagination de l’adversaire.

Mais il serait utile de songer à institutionnaliser la capacité d’aide à la navigation.

Bien entendu, on mesure l’obstacle. Comment peut-on penser que le puzzle européen – dans lequel chacun est surtout habitué à défendre sa chapelle – pourrait aller dans cette voie ? Le risque serait aussi de monter un « machin » de plus dont l’intérêt serait dévitalisé d’entrée, ou émoussé donc plus pénalisant qu’utile, faute de préparation et d’entraînement. C’est le vrai défi. Il va falloir tenter de faire comprendre à chaque pays que courber l’échine, proclamer une relation spéciale, jouer les petits arrangements, signifiera la mort du continent et la défaite de chacun.

Pour l’immédiat, alors que tout est prêt à Davos pour un show de télé-réalité planétaire, n’oublions pas qu’un spectacle suppose la présence de spectateurs.

Veni, vidi, mais pas vici.

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