Publié sur LinkedIn le 4 janvier 2026.
Merci à Patrick Trancu, CBCI qui me signale cet article de presse de haute tenue.
Un tout autre registre que celui des mots jetés frénétiquement dans le vide, les avis et autres jugements pulsionnels. Quand la douleur est là, le temps suspendu incompressible, la solidarité discrète bien présente… Un texte de grande dignité qui rend justice à la souffrance indicible, et s’ouvre au partage d’humanité sans lequel le non sens triompherait totalement.
Merci à son auteur, Matthia Sacchi.
A Crans-Montana il tempo sembra essersi inceppato
Matthia Sacchi, 04 01 2026, Corriere del Ticino
Traduction de Mistral :
» Elle est figée dans les yeux de ceux qui attendent devant un bâtiment fermé, dans les chambres d’hôtel devenues refuges provisoires pour les familles, parfois à plus d’une heure du village valaisan, ajoutant de la difficulté à une situation déjà insoutenable.
À Crans-Montana, ces jours ne sont plus seulement ceux de l’absence de réponses. Les premières commencent à arriver, lentement, avec la prudence qu’impose une tragédie d’une telle ampleur. Ce sont surtout les jours de l’attente. Une attente angoissante, suspendue : celle des familles qui attendent l’identification des corps de leurs enfants. Un temps distendu, rythmé par des appels qui ne viennent pas, par des noms qui ne devraient pas encore être prononcés officiellement, mais qui, parfois, émergent avec imprudence sur les réseaux sociaux et dans certains médias, par des espoirs qui résistent contre toute logique. C’est de là qu’il faut partir pour saisir l’essence de cette tragédie.
Dans un lieu qui vit au rythme des saisons, des flux continus, des départs et des retours, le temps semble aujourd’hui s’être grippé. Il est figé dans les yeux de ceux qui attendent devant un bâtiment fermé, dans les chambres d’hôtel devenues refuges provisoires pour les familles, parfois à plus d’une heure du village valaisan, ajoutant de la difficulté à une situation déjà insoutenable.
C’est une douleur qui n’a pas encore de forme définitive, car il manque l’ultime acte, le plus cruel : la certitude. Tant que celle-ci n’arrive pas, tout reste suspendu, comme si la réalité elle même hésitait à s’accomplir.
De ce qui s’est passé, il restera des images qui ne s’effaceront pas. Les visages des familles déchirées, les veillées silencieuses, les étendues de fleurs et de couronnes déposées devant le lieu de l’accident. Ce ne sont pas des gestes symboliques au sens rhétorique du terme : ce sont des tentatives concrètes de donner un ordre au chaos, d’occuper un espace qui, autrement, resterait vide. Dans ces fleurs, il y a une prière muette, mais aussi une demande implicite de respect, de mesure, de silence.
Il restera aussi les églises pleines, soir après soir. Quand les mots ne suffisent plus, on cherche un lieu où l’on peut simplement être. Lors d’une des célébrations, le prêtre a évoqué la figure de Marie : non pas comme une icône lointaine, mais comme une femme traversée par l’obscurité, la fuite, la peur, l’attente. Une mère qui connaît la perte et qui n’offre pas de réponses faciles, mais une présence. Une image qui a trouvé un profond écho chez ceux qui écoutaient, car elle parlait d’un espoir qui n’efface pas la blessure, ne la nie pas, mais permet de rester debout alors que tout semble s’effondrer.
C’est dans ce temps fragile qu’émerge la distance entre deux attitudes. D’un côté, l’urgence de parler, d’expliquer, d’attribuer, de juger. De l’autre, la conscience que la douleur a son propre rythme, qui ne coïncide pas avec celui du verdict. La recherche des faits est nécessaire, indispensable, incontournable. Mais elle ne peut naître de l’impatience ni de la simplification.
Elle exige compétence, patience, responsabilité. Elle exige de distinguer, de reconstruire, de clarifier sans raccourcis, sans confondre la soif d’explications avec le besoin de coupables immédiats. Anticiper le jugement, c’est ajouter au deuil un poids supplémentaire, transformer l’attente en pression, l’angoisse en suspicion. Et cela ne rend rien à ceux qui ont tout perdu.
Face à tant de paroles, parfois déplacées, quelque chose d’autre se meut, plus profond. Un mouvement silencieux et concret. Des personnes qui ont offert des logements aux familles, un soutien pratique, une écoute. Des gestes qui ne cherchent pas la visibilité, mais maintiennent ensemble les morceaux d’une communauté sous le choc. À cette même logique appartiennent le fort soutien international, comme l’aide sanitaire et psychologique aux familles, et la task force voulue par le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, pour suivre les disparus et assister ceux qui restent. Des actions sobres, continues, sans besoin d’emphase, qui brisent les vaines tentatives d’un localisme vraiment inutile face à une douleur si grande.
Les faits montrent que Crans-Montana, ces jours-ci, a changé de visage. Elle a cessé d’être une carte postale, une destination, un nom lié aux loisirs. Elle est redevenue un lieu habité par des personnes. La commune, les résidents, ceux qui y vivent toute l’année et ceux qui n’y sont que pour une saison se sont serrés les coudes sans distinction. Il n’y avait ni rôles ni catégories : il y avait des êtres humains partageant la même douleur. C’est peut-être ce qui reste le plus profondément : sous l’économie du tourisme, sous les fonctions et les étiquettes, il existe encore un tissu humain capable de resurgir quand il le faut vraiment.
Crans-Montana restera une blessure ouverte. Les images vues, les prières murmurées, les regards croisés ne s’effaceront pas. Mais c’est précisément pour cela que, peut-être, la seule réponse digne est de résister à la polémique stérile et de laisser émerger ce qui compte vraiment : la proximité réelle, la solidarité concrète, le silence laborieux de ceux qui travaillent et de ceux qui attendent. C’est peu, face à une tragédie si grande. Mais c’est ce qui reste. Et, surtout, c’est ce dont on a besoin. »