Risques spécifiques

Le premier champ perçu est celui des catastrophes, notamment industrielles. Celle d'AZF à Toulouse nous l'a rappelé de façon dramatique. Et ce type de risque peut connaître des aggravations majeures. En raison de multiples facteurs : culture industrielle laissant la vedette à la culture financière, éclatement des organisations (sous-traitance, libéralisation ignorant les questions de risques et de crises), effondrements économiques, approches trop fermées de la sécurité, d'un côté ; urbanisation galopante de l'autre, sans oublier la croissance hyperbolique des transports.

Mais il faut dépasser le niveau local et immédiat, comme nous l'avons souligné dès 1979. Le risque sort définitivement des cadrages classiques en termes de distance (le nuage de Tchernobyl fait deux fois le tour de la terre ; la marée noire du Prestige menace toute la façade Atlantique de l'Europe), de temps (l'amiante tue 40 ans après, un Tchernobyl affecte les générations futures, le sida sape l'avenir d'un continent).

Et voici que d'autres risques font irruption dans le champ de la responsabilité. Ainsi, des risques, encore largement inconnus, liés au développement attendu des nanotechnologies. Ou, pour sortir totalement de nos cadres habituels, des astéroïdes et autres comètes, qui entrent dans le champ du détectable et de l'action préventive possible. Le réflexe instinctif est de voir là d'aimables plaisanteries, jusqu'au jour où la plaisanterie (réflexe pavlovien) de couloir (haut lieu d'expression des signaux faibles) laisse place à une crise sévère prenant les cercles responsables à revers.

Risques de réseaux

Montréal, le 5 janvier 1998, se retrouve dans le noir. Une série de pluies verglaçantes a détruit une large part du réseau électrique du sud du Québec. L'effet domino s'enclenche : perte des usines d'alimentation en eau, panne des raffineries, réseau de transport largement paralysé, début de perte des réseaux de télécommunication, risques d'incendie élevés (on se chauffe avec des moyens de fortune, on s'éclaire à la bougie, et il n'y a plus d'eau). Autour, 700 municipalités sont sans électricité, dans l'hiver canadien.

En France, les tempêtes de décembre 1999 ont illustré ce risque d'effets dominos courant le long de réseaux vitaux, de plus en plus imbriqués aujourd'hui, mais fragiles.

Nous avons affaire ici à un phénomène de diffraction à haute vitesse, sur des territoires imposants. Exemple simple : neige et glace sur une autoroute, et 15 000 automobilistes se retrouvent pris au piège (4-5 janvier 2003). Exemple complexe : en raison des moyens de transport de masse planétaires, un problème de santé publique pourrait devenir un problème intercontinental en quelques heures ; via l'Internet, toute affection locale peut devenir problème global en quelques minutes. Et le tout est médiatisé instantanément, voire avant l'arrivée du problème, ou même en l'absence de tout problème effectif.

Problème : nos sociétés complexes ne sont plus qu'enchevêtrements de nœuds, de hubs, concentrant des pouvoirs de diffraction colossaux. Il en résulte des problèmes de sécurité particulièrement aigus, faits d'effets de seuils, d'effets de complexité, d'effets de résonance jusqu'alors inconnus. Bien sûr, des outils se mettent en place pour faire face à cette nouvelle donne. Mais il faut reconnaître que les phénomènes de cristallisation, massifs et instantanés, sont hors de nos paradigmes de référence.

Une expression résume ce second enjeu : "from massive destruction to massive disruption". De la destruction massive à la déstructuration massive.

Contextes déchirés

Le changement climatique, la complexification hyperbolique de nos ensembles socio-techniques, l'accélération extrême de la vitesse, les médiatisations mondiales, le retour de la guerre sous des formes inédites, les recompositions géostratégiques accélérées, construisent des contextes de plus en plus instables, exposés à des turbulences sévères et déstabilisantes, propres à transformer tout dysfonctionnement local en cyclone échappant à tout contrôle régional.

Cela sur fond de dérégulation générale, qui atomise les organisations, radicalise les problèmes de flux tendus, exacerbe les concurrences, dramatise le dictat de l'extrême court terme, ne prête aucune attention au risque de crise.

Dès 1997 la question des "infrastructures critiques", désormais insérées dans des contextes géostratégiques post-guerre froide était posée. Il faut citer les travaux pionniers d'une commission mise en place par le Président Clinton en 1998 invitant à approcher les problèmes avec un œil neuf : "La prolifération et l'intégration rapides des systèmes de télécommunication et des systèmes informatiques ont lié les infrastructures les unes aux autres pour parvenir à un réseau complexe d'interdépendances. Ces liens ont créé de nouvelles dimensions de vulnérabilités qui, quand elles sont combinées avec une constellation inédite de menaces, induisent des risques sans précédents pour la sécurité nationale. […]. Nous devons apprendre à négocier une nouvelle géographie, dans laquelle les frontières ne sont plus pertinentes, les distances n'ont plus de signification, dans laquelle un ennemi peut porter atteinte à des systèmes vitaux sans s'attaquer à notre système de défense militaire. La défense nationale n'est plus du ressort exclusif de l'exécutif et la sécurité économique échappe à la seule sphère des affaires".

Cinq ans après, après l'anthrax notamment, nous découvrons la portée de cette réflexion. Le risque n'est plus seulement l'attaque de réseaux vitaux, avec les effets domino qui peuvent s'ensuivre. La menace, c'est l'utilisation des réseaux comme arme de pénétration : après le concept de "défense en profondeur", voici la menace d' "attaque en profondeur", avec cette nouvelle arme de "déstructuration massive".

La question est à intégrer sur bien des fronts. Y compris le front médiatique - les grands réseaux mondiaux offrant, comme on le vit à l'extrême le 11 septembre 2001, des caisses de résonance d'une puissance inédite ("l'arme, c'est le medium" aurait pu écrire un McLuhan post 9.11).

La première impression qui domine est bien celle d'un le fossé entre les risques émergents et les moyens que nous mettons aujourd'hui en œuvre pour les maîtriser. Certes, tout risque est bien une opportunité. Encore faut-il ne pas être radicalement surclassé dans cette "négociation".

Et les protestations de dévouement à la cause du "développement durable" apparaîtront bien légères si la défense en profondeur de notre Civilisation du risque (Lagadec, Seuil,1981) - qui devra désormais prendre la forme de Ruptures créatrices (Lagadec, Ed. Organisation, 2000) - n'est pas radicalement repensée et portée à la mesure des enjeux.

1/ President's Commission on Critical Infrastructure Protection, Critical Foundations, Protecting America's Infrastructures, Washington D.C., 1998 ( p. ix).