Beaucoup a été conquis dans le domaine du risque, pour en faire un objet scientifique, pour l'arracher à l'empire des dieux 2. Le risque ne tombe pas du ciel : c'est un construit, technique, organisationnel, sociétal, qui se mesure et se gère. Bien plus encore : le risque, c'est le gisement même des opportunités. Sans risque, point de marges de liberté nouvelles. La vie, c'est le risque. Refuser le risque, c'est prendre des risques considérables.

Mais on ne part pas en sandales pour une course en haute montagne, en se contentant d'affirmer que la glace sera "fraîche et joyeuse", "qu'il ne faut pas être pessimiste", que "le précipice sourit aux audacieux". Or, notre culture nous a souvent poussé à de dangereux raccourcis. Forts de bien des avancées, nous avons eu tendance à considérer le risque comme une réalité tout à fait "sous contrôle". Un problème obéissant à des lois statistiques bien connues, sans plage d'incertitude véritablement significative. Une question à la marge, sans effet réel sur le cœur des systèmes. Une réalité relevant de "l'exceptionnel", et de la "force majeure". En appui, car il y a toujours des mises en question quant à des prises de risques jugées discutables, on a longtemps mis en avant le fait qu'il fallait "choisir entre le progrès et la bougie" ; on a lu comme traduction d'un "pessimisme" maladif tout questionnement quelque peu appuyé ; et l'on a tordu le cou aux interrogations sur les risques extrêmes en rappelant que "tout ce qui est extrême est insignifiant".

Ce socle a tenu vaille que vaille dans les années 1970-1980. Les discussions sur les risques étaient dominées par le rappel souverain d'une équation : Risque = Probabilité x Gravité. Il allait de soi, les statistiques le démontraient, que la gravité devait être tenue pour raisonnablement limitée ; et que la probabilité était suffisamment réduite pour que le produit soit rationnellement "acceptable".

Ces références tiennent et rendent de grands services aussi longtemps qu'effectivement nous ne sortons pas des modèles habituels, pensés pour des états du monde connus, maîtrisés, globalement stables - et faisant consensus. Et s'il n'y a pas de remise en cause des équilibres acquis (comme en matière de violences routières).

L'ampleur des conséquences possibles des risques actuels, les turbulences du monde contemporain, l'instabilité des références les plus structurantes de nos modes de vie, contraignent à revoir ces catégories, notre pensée du risque et des crises. Ce qui était territoire marginal, ne pouvant avoir d'effet réellement significatif, laissé à la responsabilité de techniciens des dysfonctionnements (services de secours au premier chef) ou tenu pour un destin indiscutable (impunité sur les routes), devient central désormais. L'assurance que donnaient les séries statistiques devient interrogation sur la qualité des données ayant permis de tracer les courbes de référence, doute sur les hypothèses fondamentales supportant les modèles utilisés, mise en question des valeurs cardinales.

Nous sommes contraints désormais de reconnaître un autre volet du risque, et qui en fait la réalité ultime. Le cœur du risque, c'est d'abord la discontinuité. La crise, qui traduit le risque au paroxysme, est une brèche dans nos visions du monde, nos modèles de référence, notre rapport à la connaissance, nos outils.

Discontinuité et brèche : exactement ce que notre culture scientifique et technique, imprégnée de positivisme, a longtemps rejeté, et rejette encore fortement. 3

Cet ensemble de référence se fissure aujourd'hui.

Exemple, dans la sphère de l'enseignement. Le supplément du Monde, "Campus" (19 novembre 2002), qui donne un large écho à la conférence des Grandes Ecoles 2002, organisée précisément autour du thème : "Systèmes et risques : quelles nouvelles approches pédagogiques ?", a titré : "Le temps des doutes". Un sous-titre est retenu pour rendre compte de la conférence : "Crise de confiance". Un premier article s'intitule : "Apprendre à manager… mais manager quoi ?". Un deuxième : "Nos élèves veulent des débats d'adultes". Un troisième : "Les écoles se lancent dans l'apprentissage du doute". Et le dossier est introduit par une citation choc, prononcée par Jean-Pierre Barthélémy, professeur à l'école Télécom Brest, lors de la conférence : "La vie n'est faite que d'événements à probabilité nulle".

Certes, bien sûr, il faut de la rigueur, des outils, des réponses - et des réponses proportionnées. Prétendre le contraire serait tout à la fois sans fondement et irresponsable (je m'emploie d'ailleurs en permanence à forger ces réponses, y compris opérationnelles avec les acteurs). Mais le risque - et plus encore la crise - exige que l'on reconnaisse son caractère de situation limite : la surprise, l'inconnu, l'ignorance, la mutation des configurations opératoires comme des jeux d'acteurs sont des dimensions constitutives du problème.

Pour paraphraser René Char, l'essence de la crise, et plus globalement du risque, tient sans doute de "la réponse qui n'est point donnée".

Ce champ pose donc un impératif : ouvrir des questions hors cadre conventionnel, pour pouvoir construire des réponses à la mesure des enjeux. Pour fonder des politiques et des pratiques plus lucides et plus efficaces, il nous faut reconnaître les difficultés qui vont de pair avec ce "barbarisme" que constitue le risque - brèche franche ou au contraire insaisissable.

Il faut le faire d'autant plus que, trop souvent en ces matières, la déstabilisation provoquée par l'inattendu conduit au fiasco, à des comportements et modes d'action stupéfiants dont on se demande après coup ce qui a bien pu les motiver. Il faut le faire même si, dès que l'on évoque la sphère du risque et plus encore de la crise, tout pousse, irrésistiblement, à colmater les "blancs", à fermer l'interrogation et à tenir solidement le voile.

Le sujet est difficile, et inquiétant. Mais il est impossible de tenir le couvercle solidement verrouillé. Alors ouvrons lucidement les interrogations : quels sont les défis, quels sont nos handicaps, quelles sont nos résistances ?

Et soulignons bien ici une exigence. Il est tout à fait juste de rappeler, comme on le fait en toute occasion, l'idéogramme chinois de la crise signifiant à la fois "danger" et "opportunité". Mais il faut immédiatement ajouter : seul celui qui a fait cet effort de lucidité et d'apprentissage exigeant est en mesure de tirer parti des opportunités que le réel lui offre.

Et quant à l'argument récurrent selon lequel "l'optimisme" commande de ne pas s'arrêter à ces interrogations, disons-le sans détour : l'optimisme ne peut se fonder sur l'illusion et la fuite ; l'optimisme est d'une autre trempe. L'optimisme est l'affirmation d'une détermination à toute épreuve, une fois le travail de lucidité réellement engagé, poursuivi et assumé. L'optimisme de salon ne mène qu'à la désertion peu glorieuse lorsque vient le temps de l'épreuve.

3/ Voir Jean-Michel Besnier : "Ruptures, construire du sens individuel et collectif", entretien avec Patrick Lagadec, in P. Lagadec : Ruptures créatrices, Ed. d'Organisation, Paris, 2000, p. 515-547.