Blaise Pascal
Lesprit de géométrie et lesprit de finesse,
Pensées :
"Ce sont choses tellement délicates et si nombreuses,
qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir,
et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent
les démontrer par ordre comme en géométrie, parce
qu'on n'en possède pas ainsi les principes.
Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non par
progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain
degré.
Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins et
que les fins soient géomètres, à cause que les
géomètres veulent traiter géométriquement
de ces choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par
les définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est
pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnement."
11
Barbara Tuchman
"En ce matin de mai 1910, alors que neuf rois suivaient
la dépouille mortelle d'Edouard VII d'Angleterre, la splendeur
du spectacle fit béer d'admiration bien des spectateurs dans
la foule dense et recueillie.[
] L'ensemble représentait
soixante-dix nations ; jamais tant de grands de cette terre
ne s'étaient encore trouvés ainsi réunis, jamais
plus ils ne devaient l'être sous cette forme. Le carillon
assourdi de Big Ben sonnait neuf heures quand le cortège
quitta le palais, mais l'horloge de l'Histoire marquait le crépuscule ;
le soleil du vieux monde se couchait dans une gloire éblouissante
qu'on ne reverrait plus."
"Lord Esher nota dans son journal : "Jamais, il ne s'est
produit une telle rupture. Toutes les vieilles bouées qui
balisaient le chenal de notre vie semblent avoir été
balayées." " 12
Umberto Eco
"Je compris à ce moment-là quelle était
la façon de raisonner de mon maître [
]. Je restai
perplexe.
"Mais alors, osai-je commenter, vous êtes encore loin
de la solution
- J'en suis très près, dit Guillaume, mais je ne sais
pas de laquelle.
- Donc, vous n'avez pas qu'une seule réponse à vos
questions ?
- Adso, si tel était le cas, j'enseignerais la théologie
à Paris.
- À Paris, ils l'ont toujours, la vraie réponse ?
- Jamais, dit Guillaume, mais ils sont très sûrs de
leurs erreurs.
- Et vous, dis-je avec une infantile impertinence, vous ne commettez
jamais d'erreurs?
- Souvent, répondit-il. Mais, au lieu d'en concevoir une
seule, j'en imagine beaucoup, ainsi je ne deviens l'esclave d'aucune.
[
]
À ce moment-là, je l'avoue, je désespérai
de mon maître et me surpris à penser : "Encore
heureux que l'inquisition soit arrivée." 13
Henry Kissinger
"Genscher et moi fîmes le tour des installations,
impressionnés par la compétence professionnelle et
le dévouement du personnel, comme par les merveilles techniques
que représentaient à la fois les engins et les dispositifs
d'alerte. Mais cela ne soulagea pas la gêne que je ressentais
devant le fait que la survie de notre civilisation devait être
confiée à une technologie si disproportionnée
par rapport à notre expérience et à notre faculté
de saisir toutes ses implications [
] Très peu de dirigeants
suprêmes ont eu le loisir de consacrer à l'étude
des divers aspects de la stratégie nucléaire autant
d'heures que les experts lui ont consacré d'années
[
]. Aucune génération antérieures d'hommes
d'État ne s'est trouvée dans l'obligation de conduire
sa politique dans un environnement aussi inconnu, aux limites de
l'apocalypse." 14
Münchener Ruck
"La prévoyance, les mesures préventives contre
les dommages ne sont que trop souvent rattrapées et dépassées
par des périls encore plus considérables [
].
L'institution des assurances résulte de la raison humaine.
Dans une large mesure, elle permet la réparation matérielle
des conséquences des défaillances humaines. Mais elle
trouverait logiquement ses limites dès l'instant où
l'humanité ne disposerait plus de la capacité de régler
les problèmes de son existence raisonnablement". 15
Coral M. Bell
"Il est pour le moins malheureux que l'étude des
crises internationales aient pris comme point d'appui la crise des
missiles de Cuba en 1962, et surtout, en réalité,
la perception que l'on en a eu en Occident - et qui a constitué
la base de nos réflexions en matière de gestion de
crise. On a tiré de l'épisode l'idée que les
crises étaient des jeux à deux partenaires engagés
dans une partie d'échecs diplomatiques. Cette crise fut pourtant
très atypique. Il serait plus pertinent de partir d'une crise
comme celle de Chypre en 1974 : on découvrirait alors que
le modèle à utiliser est beaucoup moins celui du jeu
d'échec que celui du poker, et encore dans sa tradition du
Far West, chaque joueur étant prêt à dégainer,
sa rapidité à tirer étant plus déterminante
que les cartes maîtresses dont ils peut disposer.
La crise de Chypre, précisément, offre une bonne
illustration de ce qui est au coeur d'une situation de crise : l'asymétrie
dans les processus de décision. Dans ce cas, six entités -
individus ou collectivités - furent impliqués
: l'Archevêque (à l'origine des événements),
un leader anonyme qui tenta un coup de force contre ce dernier,
une junte en désintégration à Athènes,
la machinerie américaine (comprenant le Secrétaire
d'Etat, ses fonctionnaires, l'Ambassadeur à Athènes,
la CIA, le Pentagone), les décideurs à Ankara (système
lui-même encore moins cernable). Ce qu'il y a de plus frappant
à propos de cet ensemble de décideurs, c'est à
quel point il résiste à toute analyse à travers
un modèle unique.
Il y a là une leçon de prudence tout à
fait essentielle, mettant en garde contre l'idée que la gestion
de crise pourrait être réduite à une panoplie
de règles et de théorèmes pouvant être
enseignés aux décideurs. Les facteurs de succès
sont plutôt l'imagination historique, la créativité
intellectuelle, et la capacité à percevoir les signaux
des partenaires." 16
Barbara Tuchman
"La sottise est l'enfant du pouvoir. Nous savons tous, à
force d'avoir entendu répéter la formule de Lord Acton,
que le pouvoir corrompt. Nous sommes, en revanche, moins conscients
du fait qu'il engendre la sottise ; du fait que le pouvoir d'ordonner
provoque souvent l'incapacité de penser. [
] Les systèmes
sociaux peuvent survivre à une bonne dose de sottise lorsque
les circonstances sont favorables, historiquement parlant, et lorsque
le gâchis est amorti par des vastes ressources ou absorbé
par la pure énormité géographique, cas de l'Amérique
durant la période d'expansion. Aujourd'hui qu'il n'y plus
d'amortisseurs, on ne peut plus se permettre autant de sottises."
17
Eric de la Maisonneuve
"Cette "crise des fondements", selon la formule
du Général Poirier, correspond bien à cette
impression d'un environnement vibrionnaire, où la plupart
des paramètres auraient largué leurs amarres et se
situeraient dans une logique de mobilité dont nous n'aurions
pas les clés. Elle reflète l'existence d'un autre
monde, indéfini, illimité, pour l'instant mal connu.
[
] S'agissant du temps, il est sorti lui aussi de son cadre
familier en se rétrécissant à l'instant présent.
[
] Lorsque l'immédiat et l'instantané occupent
toute la sphère des préoccupations, écartant
le passé et éloignant le futur, la chaîne des
actions collective se trouve interrompue.
Les problèmes évoqués -
le démantèlement de la stratégie comprise comme
matrice de l'action collective -, pour décisifs et décourageants
qu'ils soient, n'en sont pas pour autant insurmontables. Les causes
qui les ont fait naître (liberté, progrès, information
) seront les fondements à partir desquels les actions collectives
seront à nouveau possibles. Mais, par leur seule évocation,
on voit bien qu'il s'agit moins d'une affaire de pratique que d'une
question de mentalités. La plus trompeuse des idées
répandues aujourd'hui est celle de la technique et du pragmatisme
suffisants. S'il est vrai que les changements proviennent en grande
partie du progrès technologique, l'essentiel des bouleversements
se passe dans la tête des hommes. Il faut donc commencer par
réhabiliter l'intelligence comme conceptualisation du réel.
Car, même fausses et trompeuses, ce sont les idées
qui font marcher le monde. Les concepts et leur formulation sont
plus que jamais indispensables au fonctionnement des sociétés."
18
Barbara Tuchman
La Première Guerre Mondiale ? Impossible !
Une thèse rassurante, succès débordant
1910. Norman Angell publia un livre, La Grande Illusion, pour
prouver que la guerre était impossible. Par des exemples
impressionnants et un raisonnement irréfutable, il démontrait
que, étant donné l'interdépendance financière
et économique des nations, le vainqueur souffrirait autant
que le vaincu : la guerre ne payait donc plus, en déclencher
une serait une folie. Traduite en onze langues, La Grande Illusion
devint une sorte d'évangile. Angell eut un disciple de choix
dans la personne du vicomte Esher […] Lord Esher fit des conférences
sur le livre à Cambridge et à la Sorbonne, où
il montra que les nouveaux facteurs économiques prouvent
nettement l'inanité des guerres d'agression. Au XXe siècle,
proclamait-il, un conflit armé prendrait de telles proportions
que ses conséquences inévitables : "le désastre
commercial, la ruine financière, les souffrances individuelles",
seraient "si grosses d'influences restrictives” qu'elles
le rendaient impensable. Aux officiers, réunis à l'United
Service Club, sous la présidence de Sir John French, chef
d'état-major général, il déclara que,
à cause de l'interdépendance des nations, une guerre
entre elles devenait "chaque jour plus difficile et improbable".
19
Lecture PL : Il est une régularité dans le domaine
des risques : toujours se rassurer, toujours rechercher pourquoi
il ne faut pas se poser de question. Et quiconque arrive avec un
message rassurant rencontre immédiatement un succès
à la mesure des terreurs qu’il permet de refouler à
coup d’arguments de « bon sens », fondés
sur tout ce que l’on peut trouver de facteurs pouvant faire
illusion.
Dino BUZZATI
Aveuglement, myopie, interdiction
[Dans leur fort, face au désert, deux officiers ont perçu,
grâce à une longue vue non réglementaire, l'étrange
manège de l'ennemi, qui ne peut que laisser présager
une attaque par le nord. Personne n'attend pareille attaque, personne
ne veut y croire. Cette hypothèse est exclue des plans d'état-major.
Inopportune, elle doit être impossible à étayer.
La hiérarchie réagit].
"L'hiver était descendu depuis plusieurs jours
déjà sur le fort quand on lut, sur la décision
quotidienne affichée dans son petit cadre, une étrange
communication.
“ Faux bruits et regrettable agitation ”, était-il
écrit. Suivant les instructions précises du commandement
supérieur, j'invite les sous-officiers, gradés et
hommes de troupe à n'accorder aucun crédit à
des bruits dénués de tout fondement concernant des
menaces présumées d'agression contre nos frontières
; je les invite en outre à ne pas répéter et
à s'abstenir de répandre, de quelque façon
que ce soit, lesdits bruits. Ces bruits, outre qu'ils sont inopportuns
pour de simples raisons de discipline, sont susceptibles de troubler
les bons rapports entretenus avec l'Etat voisin, et de provoquer
chez les hommes une nervosité inutile, nuisible à
la bonne marche du service. Je désire que la surveillance
effectuée par les sentinelles le soit avec des moyens normaux,
et que, surtout, il ne soit pas fait recours à l'usage d'instruments
d'optique d'un modèle non réglementaire, et qui, souvent
employés sans discernement, prêtent facilement à
l'erreur et aux fausses interprétations. Quiconque est en
possession de tels instruments devra en faire la déclaration
à son commandant de compagnie, lequel se chargera de confisquer
lesdits instruments et de les garder. ” 20
Lecture PL : surtout, toujours utiliser des lunettes, des approches,
des lectures qui permettent de ne pas voir. Et, au besoin, déclarer
comme interdite, non scientifique, psychopathe, toute approche ou
démarche qui pourrait révéler de l’inattendu.
L’essentiel est que toujours l’on puisse faire prévaloir
« qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil »,
et que toute idée de franchissement de seuil est signe de
dérangement mental de l’observateur, en aucun cas la
traduction d’une quelconque réalité.
Daniel Boorstin
L’envoûtement des représentations
Christophe Colomb débarque en Asie
"Observateur minutieux de la mer et des vents, Colomb
restera pourtant, quant au terme de son voyage, prisonnier de ses
rêves.
Il est résolu à trouver partout la preuve qu'il est
bel et bien parvenu aux confins de l'Asie.
La botanique, champ nouveau aux images non encore vulgarisées
par l'imprimerie, devint son domaine d'élection. À
peine a-t-il posé le pied sur la côte nord de Cuba
qu'il y découvre partout la flore asiatique. Un arbuste à
la vague odeur de cannelle devient aussitôt un cannelier,
promesse de cargaisons entières d'épices. Le gombo
des Indes occidentales, affirme-t-il, doit être l'équivalent
asiatique du lentisque des régions méditerranéennes.
Une petite noix non comestible, le nogal de pais, devient un peu
hâtivement la noix de coco décrite par Marco Polo.
Le médecin du bord, examinant les racines découvertes
par l'équipage, décrète obligeamment qu'il
s'agit de rhubarbe de Chine, fort appréciée comme
purgatif (ce n'était que de la vulgaire rhubarbe des jardins).
Mais tant de fausses odeurs finissaient curieusement par créer
les authentiques parfums d'Orient.
Il n'en fallait pas plus, dans l'esprit de Colomb, pour confirmer
la justesse de ses thèses”. 21
Nicole Fabre
L’inconscient de Descartes, ou l’insoutenable perspective
du désordre
« Sa pensée forme un tout. Son œuvre aussi.
Aucun interstice n’existe par où elle serait attaquable.
Aucun vide. Comme aucun vide n’est à ses yeux pensable
dans la nature. Sa controverse sur le vide, notamment avec Pascal
à l’occasion des « expériences du vif-argent
», son refus du vide, sont si surprenants chez un homme qui
se référa tant à l’expérience
chaque fois que cela lui était possible, que l’on ne
peut pas ne pas y voir l’expression de sa personnalité
ou de sa problématique. Si bien que c’est en termes
de résistance que j’en parlerai. Si Descartes résiste
à l’idée du vide, si le vide lui paraît
inconcevable et choquant à ce point, c’est parce que
le vide est le symbole du néant, ou du chaos. Il est un risque
de désordre. En rejetant si vigoureusement ce concept, Descartes
manifeste sous des apparences rationnelles l’angoisse du néant
(de la mort ?) et la crainte de perdre la solidité d’un
système qui ne tient que parce qu’il n’y demeure
aucune faille » 22
Lecture PL : nous sommes là au cœur des résistances
qui pèsent lourdement sur toute réflexion intellectuelle
et opérationnelle en matière de crise et de rupture.
Travailler ces questions conduit nécessairement à
toucher ces mécanismes de protection fondamentaux : on ne
peut en faire l’économie. Ce qui explique les difficultés
de l’information, de la mobilisation, de l’action, de
l’implication sur ces domaines par construction extrêmement
sensibles. Ce qui explique le refus instinctif et souvent viscéral
du questionnement et l’exigence impérieuse de réponses
fermées et définitives. Le problème est que
les mécanismes d’évitement, de rationalisation,
de négation ne permettent pas de traiter les réalités.
Et que ces réalités se posent bel et bien. L’unique
voie de sortie, car il en faut une, est de tolérer la difficulté
et de travailler avec elle, non contre elle, ou en la niant. De
ce fait, tout travail sur ces zones douloureuses appelle l’injection
dans le même temps de dynamiques positives, restructurantes,
autour de projets forts et partagés.
12/ Barbara Tuchman : Août
14, Les Presses de la Cité, Paris, 1962, p. 11 ; 24.
14/ Umberto Eco : Le Nom de la rose, Grasset, 1982, Livre
de Poche, 1986, p. 385-386.
Henry Kissinger : Les Années orageuses, t. II, Paris,
Fayard, 1982, p.1442.
15/ Plaquette éditée à l'occasion du centenaire
de la société, 1980, p. 36.
16/ "Decision-making by governments in crisis situations",
in D. Frei (ed.) : International Crises and Crisis Management:
An East-West Symposium, Praeger Publishers, New York, 1978,
pp.50-58 (p.50).
17/ Barbara Tuchman : La Marche folle de l'histoire, Robert
Laffont, Paris, 1985, p. 36 et 23.
18/ Eric de la Maisonneuve (Général de division) :
"La Stratégie, à quoi bon ?", Agir -
revue générale de stratégie, n°4, juin
2000, p. 5-16. (suffren@societe-de-strategie.asso.fr)
19/ Barbara Tuchman : Août 14, Les Presses de la
Cité, Paris, 1962, p. 19-20.
20/ Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, Laffont,
Livre de Poche, 1980, p. 195.
21/ Daniel Boorstin, Les découvreurs, Laffont, Bouquins,
1988 (p. 206).
22/ Nicole Fabre : L’inconscient de Descartes, Bayard,
2003, p. 91.
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