Il est urgent d'agir, avec résolution, pour éviter que les crises qui se profilent accentuent rapidement les trois difficultés actuelles : désarroi des officiels, défiance du citoyen, découplage entre société civile et monde de la décision. Nous avons besoin de ruptures créatrices, sur de nombreux fronts.

Un travail intellectuel en rupture
Ce qui était enregistré dans des théories validées, des séries statistiques bien robustes, et dépouillées de tout excès, n'est plus l'essentiel. Ce qui était autrefois tenu comme "hors champ" vient au cœur et doit être pensé comme tel : discontinuité, irréversibilité, montée aux extrêmes, basculement, cristallisation, résonance. Ceci dans toutes les disciplines, et en transdisciplinaire.

Une forte implication des plus hauts niveaux
Lorsque l'on est confronté à des questions aussi lourdes, tenant à l'identité, la survivance, les projets et visions d'avenir, rien ne peut être fait sans implication forte, personnelle et directe, des clés de voûte des organisations. On a vu récemment à quel point l'engagement personnel d'un chef d'Etat peut être déterminant pour qu'un risque parfaitement "toléré" - la criminalité routière - commence à basculer dans le registre des risques subis inacceptables. On a vu à l'œuvre Rudolph Giuliani, maire de New York. Qui occupe des emplois élevés est attendu sur les lignes de failles, sur les enjeux majeurs, sur la mobilisation des acteurs. Des signes forts devront être donnés en la matière.

Des capacités de réflexion en recul
Plongées dans des mondes de turbulences violentes, les organisations doivent être pilotées, mobilisées et responsabilisées sur des registres nouveaux. Il ne leur suffit plus de se doter de quelque arsenal technique rigide pour situation exceptionnelle. Une anticipation longue, une réactivité forte, sur signaux faibles, et au plus haut niveau, sont nécessaires pour anticiper les ruptures, se saisir des dérives, ouvrir les réseaux d'acteurs nécessaires. En raison des surprises, de la complexité, de l'aberration des phénomènes, il faut développer une nouvelle fonction de veille dans les organisations. Il faut pouvoir disposer, auprès des dirigeants, de personnes rompues aux univers de crises, aptes à se mettre en recul dès lors que l'on se trouve en situation délicate. Cela pour contrer notamment les pathologies les plus graves qui vont de pair avec les nouvelles formes de crise. Le blocage de la réflexion : "En crise, on n'a pas le temps de réfléchir" ; la tendance à la "bunkersisation", chacun se repliant sur son alvéole ; le traitement purement technique des problèmes, sans examen des postures de fond.

Les grandes crises, plus encore aujourd'hui qu'hier, se perdront sur des déficits de réflexion et de capacités stratégiques de pilotage. Le cas de l'Espagne et du Prestige devrait constituer ici un dernier avertissement, y compris pour l'Europe. Lors d'une récente simulation internationale nous avons pu observer à quel point le déficit de capacité stratégique en ces matières était déterminant. En deux heures, il n'y avait plus de capacité européenne. Une expression a d'ailleurs été forgée pour traduire l'observation : "crises as institutions killers".

Des initiatives hardies
Exemple : l'autoroute Aix-Nice, en février 2001, a connu un grave épisode de neige qui a bloqué 4000 personnes sur la chaussée pendant près de 36 heures, par suite de conditions météorologiques inédites - 80 cm de neige en quelques heures. Au lieu de plaider la "force majeure", le président de la société concernée (Escota), engagea un retour d'expérience public. Tous les acteurs intéressés furent invités par voie de presse à venir partager leur expérience au cours d'une réunion publique trois mois plus tard. Davantage : le travail collectif fut complété en séance par une réflexion commune sur ce que les uns et les autres pourraient apporter comme contribution à la sécurité d'un grand réseau comme celui-là (qui suppose par exemple, en cas de nécessité de coupure au niveau du Var, que les poids lourds soient retenus à la frontière espagnole, à la frontière italienne). Le résultat fut particulièrement intéressant, tant pour une meilleure compréhension de l'épisode et des difficultés à traiter, que pour la préparation de l'avenir. En un mot, la réunion permit de prendre mieux conscience des maillages en jeu, et surtout permit d'engager de nouveaux maillages entre les acteurs - société d'autoroutes, autorités, élus locaux, stations services, météo, camionneurs, automobilistes.

Il serait nécessaire de s'inspirer largement de telles initiatives.

Une société civile remise dans la boucle
Dans ce même esprit, il faut en finir avec l'idée qu'en cas de situation délicate, tout est immédiatement confié à quelque structure d'Etat, sous commandement unique, dans une espèce de logique militaire considérant que la société civile ne peut que "paniquer et se livrer au pillage". L'exemple de l'épisode des pluies verglaçantes au Québec en 1998 est très intéressant à cet égard. Le retour d'expérience (largement ouvert, extrêmement approfondi) a fortement souligné la nécessité de concevoir la réplique en lien étroit avec la société civile. Par exemple, il a été indiqué que, pour des défaillances de réseaux aussi complexes, il fallait que le citoyen ait prévu une certaine autonomie pour faire face à la situation à son niveau, dans l'attente d'un rétablissement qui exige nécessairement du temps, et qui doit d'abord être dirigé vers des remises en route structurelles des réseaux.

Toute autre stratégie ne peut conduire qu'à l'impuissance de l'ensemble et à la dramatisation de la défiance. Il ne s'agit pas là de vue militante prônant quelque "basisme" dangereux. Les chocs qui iront de pair avec les nouveaux univers du risque exigeront des modes de fonctionnement qui ne pourront plus reposer sur nos visions d'un Etat apportant les solutions à des groupes humains inertes.

Cela suppose, notamment, d'autres visions de la science. Il faudra pour cela s'extraire des logiques positivistes, en méditant par exemple ces mots d'un ancien Chief Scientific Adviser britannique, Sir Robert May, lors d'une récente conférence européenne sur la science et la gouvernance : "Sur de nombreux grands enjeux - tout à la fois de sécurité et d'éthique - la science donne rarement à elle seule des réponses indiscutables. Comme l'a écrit Brecht dans sa pièce La Vie de Galilée : "La fonction principale de la science n'est pas d'ouvrir une porte sur la sagesse infinie, mais de fixer une limite à l'erreur infinie"".

Il faudra revoir nos conceptions de l'information, de la démocratie, à l'heure de l'incertitude, voire de l'ignorance. Le même Sir Robert May, dans une déposition à la commission d'enquête sur la crise de l'Encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) en Grande-Bretagne, indiquait là encore des voies positives : "On peut parfois avoir la tentation de retenir des informations pour qu'il soit possible de mener une discussion interne et d'arriver à la formation d'un consensus de telle sorte qu'un message simple puisse être exprimé à l'extérieur. Mon opinion est très ferme : il faut résister à cette tentation, et c'est tout le processus, désordonné, par lequel se construit la compréhension scientifique, avec toutes ses contradictions, qui doit être ouvert à l'extérieur."

Il est vrai que nous touchons là au cœur de nos conceptions de la gouvernance. Lors d'une grande réunion des collaborateurs d'un grand ministère tenue voici quelques années à la suite de plusieurs épisodes météorologiques difficiles, l'un des responsables territoriaux plaida devant ses collègues pour une nouvelle conception du positionnement de l'Etat. Il le fit en proposant une citation : "Prétendre résoudre tous les problèmes et répondre à toutes les questions serait une fanfaronnade si effrontée et une présomption si extravagante qu'on se rendrait aussitôt par là indigne de confiance". Emmanuel Kant, Critique de la raison pure. "La salle sut faire sentir à quel point elle était en harmonie avec ce propos. Un haut responsable fit part de son indignation, pour souligner à quel point l'Etat avait au contraire tous les moyens de ses nobles missions. Nous sommes là au cœur de nos discussions sur le risque : une occasion d'ouvrir des questions et des prises de responsabilité ? ou, au contraire, un danger qui doit voir réaffirmé le principe du " tout est sous contrôle", pourtant vidé de ce qu'il a pu avoir de "rassurant" ?

Formation
La conférence des Grandes Ecoles 2002, qui vient de prendre pour thème : "Systèmes et Risques", a démontré que le plus grand nombre des directeurs d'établissements étaient extrêmement intéressés par ces nouveaux champs disciplinaires - qui restent d'ailleurs largement à construire et à structurer.