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Évitement bureaucratique acharné
Albert Camus : La Peste
"Le lendemain, grâce à une insistance jugée
déplacée, Rieux obtenait la convocation à la
préfecture d'une commission sanitaire. [
] "La
question, dit brutalement le vieux Castel, est de savoir s'il s'agit
de la peste ou non." Richard déclara qu'à son
avis, il ne fallait pas céder à l'affolement [
]
Le vieux Castel [...] fit remarquer qu'il savait très bien
que c'était la peste, mais que, bien entendu, le reconnaître
officiellement obligerait à prendre des mesures impitoyables.
Il savait que c'était, au fond, ce qui faisait reculer ses
confrères et, partant, il voulait bien admettre pour leur
tranquillité que ce ne fût pas la peste. [
]
Rieux [
] : il importe peu que vous l'appeliez peste ou fièvre
de croissance. Il importe seulement que vous l'empêchiez de
tuer la moitié de la ville. Richard trouvait qu'il ne fallait
rien pousser au noir et que la contagion d'ailleurs n'était
pas prouvée puisque les parents de ses malades étaient
encore indemnes. Mais d'autres sont morts, fit remarquer Rieux.
[
] Il ne s'agit pas de rien pousser au noir. Il s'agit de
prendre des précautions.
Richard, cependant, pensait résumer la situation en rappelant
que pour arrêter cette maladie, si elle ne s'arrêtait
pas d'elle-même, il fallait appliquer les graves mesures de
prophylaxie prévues par la loi; que, pour ce faire, il fallait
reconnaître officiellement qu'il s'agissait de la peste ;
que la certitude n'était pas absolue à cet égard
et qu'en conséquence, cela demandait réflexion. La
question, insista Rieux, n'est pas de savoir si les mesures prévues
par la loi sont graves mais si elles sont nécessaires pour
empêcher la moitié de la ville d'être tuée.
Le reste est affaire d'administration et, justement, nos institutions
ont prévu un préfet pour régler ces questions.
- Sans doute, dit le préfet, mais j'ai besoin que vous reconnaissiez
officiellement qu'il s'agit d'une épidémie de peste.
- Si nous ne le reconnaissons pas, dit Rieux, elle risque quand
même de tuer la moitié de la ville. [
]
Richard hésita et regarda Rieux : "Sincèrement,
dites-moi votre pensée, avez-vous la certitude qu'il s'agit
de la peste?"
- Vous posez mal le problème. Ce n'est pas une question de
vocabulaire, c'est une question de temps." 56
Aveuglement déterminé
Dino Buzzati, Le Désert des
Tartares
Dans leur fort, face au désert, deux officiers ont perçu,
grâce à une longue vue non réglementaire, l'étrange
manège de l'ennemi, qui ne peut que laisser présager
une attaque par le nord. Personne n'attend pareille attaque, personne
ne veut y croire. Cette occurrence est exclue des plans d'état-major.
Inopportune, elle doit être impossible à étayer.
La hiérarchie réagit.
"L'hiver était descendu depuis plusieurs jours déjà
sur le fort quand on lut, sur la décision quotidienne affichée
dans son petit cadre, une étrange communication.
"Faux bruits et regrettable agitation", était-il
écrit. "Suivant les instructions précises du
commandement supérieur, j'invite les sous-officiers, gradés
et hommes de troupe à n'accorder aucun crédit à
des bruits dénués de tout fondement concernant des
menaces présumées d'agression contre nos frontières
; je les invite en outre à ne pas répéter et
à s'abstenir de répandre, de quelque façon
que ce soit, lesdits bruits. Ces bruits, outre qu'ils sont inopportuns
pour de simples raisons de discipline, sont susceptibles de troubler
les bons rapports entretenus avec l'Etat voisin, et de provoquer
chez les hommes une nervosité inutile, nuisible à
la bonne marche du service. Je désire que la surveillance
effectuée par les sentinelles le soit avec des moyens normaux,
et que, surtout, il ne soit pas fait recours à l'usage d'instruments
d'optique d'un modèle non réglementaire, et qui, souvent
employés sans discernement, prêtent facilement à
l'erreur et aux fausses interprétations. Quiconque est en
possession de tels instruments devra en faire la déclaration
à son commandant de compagnie, lequel se chargera de confisquer
lesdits instruments et de les garder.""
La condamnation qui prend le pas sur
la reconnaissance des actes positifs
William Shakespeare, Henry VIII
"Men's evil manners live in brass; their virtues we write in
water." 58
[Adaptation aux problèmes qui se posent si l'on refuse le
retour d'expérience :
"Difficultés et erreurs se gravent dans le bronze ;
les réussites se meurent dans les mémoires, comme
l'eau du ruisseau se perd dans l'océan"]
La volonté déterminée
André Costa, L'appel du 17 juin (fiction)
""Français, Françaises. Le sort douloureux
qui accable la France m'a placé à la tête du
pays, non seulement afin de soulager ses souffrances mais aussi
pour sauvegarder la dignité nationale. J'ai demandé
à l'adversaire d'interrompre la lutte armée et de
placer la controverse sur le plan humanitaire de la négociation
diplomatique. La délégation française, animée
par le Général de Gaulle, a malheureusement trouvé
en face d'elle un ennemi acharné à réduire
la Nation et les conditions contraignantes qu'on voulait nous imposer
ont été repoussées avec indignation.
En conséquence, Français, Françaises, la guerre
continue
"
Philippe Pétain
Maréchal de France
Chef du Gouvernement." 59
Adieu beautés formelles, bonjour le bricolage
stratégique
André Costa, L'appel du 17 juin (fiction)
"La discussion, puis l'étude technique du projet
durèrent quarante huit heures. [
] La hardiesse de l'opération
combinée effarouchait quelque peu le maréchal Pétain,
mais il était séduit par le dynamisme tranquille du
général de Hauteclocque. Faisant du regard le tour
de ses interlocuteurs, le vieux soldat soupira :
- "Si je comprends bien, vous aspirez à devenir les
spécialistes du bricolage stratégique ?"
Le général de Gaulle se redressa sur sa chaise :
- "Monsieur le Maréchal, il semblerait que ce type d'action
ait été jusqu'à présent favorable à
nos armes
Au reste, une victoire bricolée me paraît
préférable à n'importe quelle défaite
bien pensée !"" 60
56/ Albert Camus : La Peste, Gallimard,
Livre de Poche, n°132, 1947, extraits, p. 41-43.
57/ Dino Buzzati : Le Désert des Tartares, Laffont,
Livre de Poche, 1980, p. 195.
58/ William Shakespeare : Henry VIII, Act 2, Scene 2.
59/ André Costa : L'Appel du 17 juin, JC Lattès,
Paris, 1980, p. 49;
60/ André Costa : L'Appel du 17 juin, JC Lattès,
Paris, 1980, p. 282.
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