"Le feu tue, les idées périmées
aussi"
Foch
Pour le responsable, trois difficultés principales
"font" la dynamique de crise. Elles tiennent en trois
mots :
Déferlement
La crise c'est d'abord l'avalanche brutale d'un nombre impressionnant
de problèmes. Le signe le plus fréquemment évoqué
de ce déferlement est la saturation des réseaux de
communication, le blocage des standards téléphoniques,
des contradictions tactiques extrêmes que l'on ne trouve guère
dans les simples accidents. En bref, la crise peut être considérée
ici comme une situation d'urgence qui déborde les capacités
de traitement habituelles.
Dérèglement
Alors précisément qu'il faudrait faire montre de performances
remarquables, la crise atteint un lieu essentiel : celui des régulations
générales du système. Confronté à
une trop forte perturbation (externe ou interne), l'organisation
se découvre incapable de faire face sur la base de ses modes
opératoires habituels. Paradoxes et effets pervers viennent
contrecarrer les actions lancées en vue de stabiliser la
situation; les dispositifs de réponse se grippent; tout écart
tend à s'aggraver au lieu de déclencher des phénomènes
d'auto-correction; les antagonismes virtuels deviennent manifestes ;
les complémentarités manifestes tendent à se
virtualiser ; les alliances deviennent temporaires et aléatoires;
les conflits s'aggravent; les exigences contradictoires à
satisfaire simultanément se multiplient; on assiste au déploiement
de processus magiques, et à la fuite dans l'imaginaire. On
recherche des hommes et des recettes miracles, on trouve des boucs
émissaires; on furète à la recherche de quelque
complot, de trucage (dont la probabilité, sans doute non
nulle, est cependant bien moins forte que celle d'une incapacité
des systèmes concernés à gérer convenablement
la situation).
En bref, nous n'avons plus seulement affaire ici à une "situation
d'urgence" particulièrement marquée, mais à
une menace de désagrégation du système. Ceci
déclenche d'ailleurs des phénomènes amplificateurs :
l'angoisse face à ces dysfonctionnements conduit à
des demandes fortes de sécurisation, notamment une expertise
d'autant plus sûre et définitive que la situation est
insaisissable et non stabilisée. Le fait médiatique
vient exacerber toutes ces difficultés.
Divergence
Les difficultés se font blocages absolus. Les inflexions
mineures deviennent des aiguillages irréversibles. Les perceptions
et représentations s'opèrent sur le seul mode du tout
ou rien, à travers des phénomènes de saturation
rapide (prismes instantanés). L'évolution de la situation
se joue bientôt sur un mode binaire, d'une pauvreté
désespérante. Le contexte se met en résonance
générale : tout le passé est réexaminé,
toutes les cicatrices sont réouvertes. On assiste à
une prise en masse des problèmes, les situations de contradiction
se multiplient et s'exacerbent. Les marges de liberté tendent
à se réduire à zéro ; c'est la
situation de "no-win" : tout choix est porteur d'échec
majeur, à court ou long terme.
L'ambiguïté est alors extrême car la régénération
indispensable emprunte des voies proches, en apparence tout au moins,
de celles de la faillite. La crise (au moins en théorie)
est bien tout à la fois possibilité d'échec
et opportunité. Mais, au coeur de l'action, rien de sûr
n'est inscrit. Tous les repères tant internes qu'externes
s'évanouissent.
Déferlement et dérèglement entraînent
fragilisation et impuissance. Les mises en question fondamentales
produisent de la déstabilisation, d'autant plus sensible
que les deux premières atteintes ont déjà ébranlé
le système. La dynamique de crise est la résultante
de ces trois processus.
La combinaison de tous ces phénomènes entraîne
un risque d'effondrement très difficile à maîtriser,
surtout si les organisations ne sont préparées ni
psychologiquement, ni par une réelle pratique d'anticipation
à affronter ce type de forte turbulence. "Tout cela
s'enchevêtre, s'entre-croise, s'entre-combat, s'entre-combine",
écrit Edgar Morin qui souligne : "Le développement,
l'issue de la crise sont aléatoires non seulement parce qu'il
y a progression du désordre, mais parce que toutes ces forces,
ces processus, ces phénomènes extrêmement riches
s'entre-influent et s'entre-détruisent dans le désordre."20
La perception est ici, non plus seulement celle de l'urgence, ni
même celle de la dégradation du système. Valeurs
et grands points de repère, tant internes qu'externes, apparaissent
indéterminés. Ce combat incertain, aléatoire
par maints aspects, entre forces de régression et forces
de régénération inspire des angoisses aiguës.
Le cur des phénomènes de crise apparaît
alors : la menace de désintégration de l'univers de
référence. C'est ce qu'exprime la réaction
courante : "Personne n'y comprend plus rien; des gens
se battent, mais ils ne savent même plus pourquoi".
L'effritement global peut alors donner toute son autonomie à
la dynamique de crise : dans les cas les plus préoccupants,
l'événement initiateur n'est plus qu'un élément
accessoire, bientôt oublié. Son traitement n'est plus
producteur de stabilisation. La crise se nourrit suffisamment de
son milieu pour pouvoir désormais s'auto-entretenir sans
problème. Tel un satellite mis sur orbite, elle a sa propre
inertie ; la fusée porteuse n'est qu'un lointain souvenir.
La crise prend alors son autonomie
La conduite de crise, ce n'est pas le sauvetage désespéré,
lorsqu'il n'y a plus rien à faire, ou presque. C'est l'intervention
sur un processus de menace en développement - l'objectif
étant de prévenir la chute dans une spirale infernale
devenue incontrôlable. En ce sens, le travail est d'abord
un travail de prévention - sauf dans les cas, rares,
où la crise est prévue, organisée, conduite
pour une transformation voulue, non subie, de l'ordre des choses.
Ce qui fait aussi partie du champ, mais il faut alors de très
solides capacités.
DYNAMIQUE DE CRISE
1 - DÉFERLEMENT
- Les difficultés s'amoncellent et se croisent
- La logistique est impuissante, les protections sont illusoires
- La complexité et l'aléatoire envahissent le champ
- Les exigences tactiques contradictoires se multiplient
Crise = situation d'urgence qui déborde les
capacités
2 - DÉRÈGLEMENT
- Nombre de structures se désengagent
- Les rouages se distendent
- Les capacités d'auto-correction se perdent (tout écart
se creuse)
- Les antagonismes virtuels deviennent manifestes
- Les alliances deviennent temporaires et aléatoires
- On assiste à une fuite dans l'imaginaire et les processus
magiques
Crise = menace de désagrégation du système
3 - DIVERGENCE
- Les difficultés se font blocages absolus
- Les inflexions mineures se font aiguillages irréversibles
- Les représentations se figent instantanément et
définitivement
- Le contexte entre en résonance générale
- Tous les dossiers difficiles, passés et connexes, sont
réouverts
- Les problèmes se prennent en masse
- Les contradictions stratégiques s'exacerbent (situations
de "no-win")
- Options et valeurs fondamentales sont dénoncées
- L'ambiguïté impose partout sa marque
- La crise finit par prendre son autonomie
Crise = menace de désintégration
de l'univers de référence
19/ Source : Patrick Lagadec : La Gestion
des crises, McGraw Hill, Ediscience, Paris, 1991, p. 54-57.
Fondé notamment sur : Egard Morin : "Pour une crisologie",
Communications, n° 25, 1976, p. 149-163.
20/ Edgar Morin, 1976, p.160.
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