Défi intellectuel
Nous disposons d'outils de connaissance et d'action raffinés
pour les univers stabilisés et homogènes ; nous
sommes vite à nu dans des univers marqués par la discontinuité
- précisément ceux qui s'imposent à nous désormais,
sur bien des fronts.
Notre monde de référence, bien souvent, apparaît
être celui cher aux naturalistes, tel le Buffon du XVIIIe
siècle (1749) : "Des causes dont l'effet est
rare, violent et subit ne doivent pas nous toucher, elles ne se
trouvent pas dans la marche ordinaire de la Nature ; mais des effets
qui arrivent tous les jours, des mouvements qui se succèdent
et se renouvellent sans interruption, des opérations constantes
et toujours réitérées, ce sont là nos
causes et nos raisons". 5
Dans les années 1970, Edgar Morin avait tenté de
lancer une "science des crises". Il avait clarifié
le premier obstacle : "Il n'y a pas de science du singulier,
il n'y a pas de science de l'événement, c'est là
un des points les plus assurés d'une vulgate théorique
encore dominante. L'événement a été
chassé dans la mesure où il a été identifié
à la singularité, la contingence, l'accident, l'irréductibilité,
le vécu. Il a été chassé non seulement
des sciences physico-chimiques, mais aussi de la sociologie, qui
tend à s'organiser autour de lois, modèles, structures,
systèmes."
Il précisait : "Pour cette sociologie, tout ce
qui est improbable devient aberrant, tout ce qui est aberrant devient
anomique, alors que l'évolution n'est qu'une succession d'aberrations
qui actualisent des improbabilités [
] On assiste aujourd'hui
encore aux effets d'une tentative profonde et multiple pour refouler
l'événement hors des sciences humaines afin de gagner
un brevet de scientificité. Or la véritable science
moderne ne pourra commencer qu'avec la reconnaissance de l'événement".
6
Uriel Rosenthal, l'un des pionniers des études sur les
crises en Europe, allait plus loin à la fin des années
1980, au moment des premières études systématiques
sur le sujet : "Les scientifiques ne se sentent guère
à l'aise avec ces phénomènes qui semblent hors
du champ des théories bien nettes et ciselées qu'ils
ont développées à partir des circonstances
et événements inscrits dans la normalité. Les
crises semblent être en opposition absolue avec la base même
des sciences sociales modernes". 7
Défi existentiel
Tous ceux qui ont été au cur de la tourmente
des risques et des crises mettent d'ailleurs en avant, et en priorité,
la difficulté stupéfiante à vivre la crise.
Les témoignages de responsables sont ici d'une remarquable
régularité : "Ce n'était pas possible;
que cela nous arrive, à nous ! Nous faisions n'importe
quoi, tout le monde faisait n'importe quoi, nous nous enferrions,
nous étions les artisans de notre propre crise". Et
encore : "Il y a deux types de responsables : ceux
qui ont vécu des crises ; ceux qui n'en ont pas vécu
- ces derniers ne peuvent pas comprendre".
Le détour par la psychologie est indispensable. On peut le
faire, avec A. Bolzinger, à travers quelques mots clés (8)
:
"Soudaineté : la crise est ressentie comme
un événement foudroyant qui fait irruption dans la
vie du sujet, même lorsqu'elle est progressive et s'installe
en quelques jours.
Incoercibilité : la crise s'impose jusque dans
l'intimité du sujet, avec une actualité pressante
et inéluctable, sans trêve ni repos.
Incompréhensibilité : la crise est perçue
comme un étrange concours de circonstances ; même
si le sujet en crise adhère entièrement à la
logique de la situation qui le saisit, il conserve néanmoins
un fond de surprise et de bouleversement mystérieux.
Facticité : la crise est, pour le sujet, comme
une parenthèse brusquement détachée du déroulement
habituel de son existence, un moment paroxystique qui est vécu
comme une "réalité objective" mais séparé
de la "réalité objective"."
Un tel séisme conduit fréquemment à la tétanisation,
à l'aveuglement, aux erreurs grossières. C'est le fiasco
exemplaire de la baie des Cochons (Cuba, 1961), qui n'est ici qu'un
modèle achevé, souvent reproduit.
Et c'est pour ne pas affronter cette expérience nécessairement
douloureuse que les préparations sont souvent si défaillantes
; c'est en raison de ces errements stupéfiants que
la pratique de "retour d'expérience" (tirer les
enseignements de l'expérience pour ne pas rester aussi démunis
pour l'avenir) tend à rester un thème de colloque,
et à rester bien loin des pratiques de terrain. Même
si l'on compte des cas d'école en la matière.
Relisons dans le texte ces lignes poignantes de Robert Kennedy,
assis face à son frère, au pic de la crise des missiles
de Cuba, au moment précisément où le basculement
est là et le vide palpable :
"Je pense que ces quelques minutes furent le moment de la
plus grande inquiétude pour le président. Le monde était-il
au bord de l'holocauste ? Etait-ce dû à une erreur
de notre part ? À une faute ? Y avait-il quelque
chose d'autre qu'il aurait fallu faire ? Ou ne pas faire ?
Il mit la main au visage et se couvrit la bouche. Il ouvrit et ferma
le poing. Il avait les traits tirés, les yeux battus, presque
éteints. Nous nous regardâmes fixement de part et d'autre
de la table. Pour quelques secondes, ce fut comme s'il n'y avait plus
personne dans la pièce, qu'il n'était plus le président.
De façon inexplicable, il me vint à l'esprit plusieurs
souvenirs : quand il fut malade et qu'il manqua presque de mourir;
quand il perdit son enfant; quand il apprit que notre frère
le plus âgé avait été tué. Me revenaient
des moments personnels de peine et de douleur.
Les voix continuèrent à bourdonner autour de moi, mais
je n'entendis plus rien jusqu'à ces mots du président
: "N'y a-t-il aucun moyen d'éviter que le premier
contact se fasse avec un sous-marin russe - ne serait-ce que cela
?". "Non c'est trop dangereux pour nos bâtiments.
Il n'y a pas d'alternative", dit McNamara". [
]
Nous en étions arrivés au moment de la décision
finale. [
] Je sentis que nous étions au bord d'un précipice,
sans échappatoire. Cette fois, le moment était venu
- pas la semaine prochaine - pas demain, "et comme cela nous
pourrons avoir une autre réunion pour décider";
pas dans huit heures, "et comme cela nous pouvons adresser un
autre message à Khrouchtchev pour que, peut-être, il
finisse par comprendre".. Non, rien de tout cela n'était
possible. À un millier de miles d'ici, dans les vastes étendues
de l'océan Atlantique, la décision finale allait intervenir
dans les quelques minutes. Le président Kennedy avait lancé
le cours des événements, mais il n'avait plus de contrôle
sur eux. Il devrait attendre - nous devrions attendre. Les minutes,
dans le Cabinet Room, s'égrenèrent lentement. Que pouvions-nous
dire maintenant - que pouvions-nous faire ?" 9
Défi managérial
La crise - "heure de vérité" dit le théâtre
grec - met en lumière des failles, met en question bien des
équilibres qui n'ont rien de naturels, des intérêts
qui ne sont pas éternels. D'où le peu d'empressement
à les mettre véritablement sur la table d'analyse.
New York, juillet 2001 : le maire de la ville, participe - en personne
- à un exercice de crise. Un scénario sévère,
de nature chimique-biologique. Rudolph Giuliani ne se contente pas
de venir "ouvrir" ou "conclure" cette simulation.
Il y reste deux jours, joue pleinement son rôle, celui qui
serait effectivement le sien en situation réelle. Une décision
est prise à l'issue des deux journées : un second
exercice sera organisé. La date est retenue : 12 septembre
2001.
Questions : combien de ses collègues, dans les grandes villes
européennes, ont consenti, au cours des deux dernières
années, à participer personnellement à un seul
exercice de crise ? Et, s'ils ont été présents,
quelles surprises comportait la simulation ? Quel retour d'expérience
en a été tiré ? Peut-on poser cette même
question pour les dirigeants de grandes entreprises ? pour la haute
administration et les cabinets ministériels ? pour l'Europe
? Pour les grandes organisations internationales ?
Ces résistances ont leur traduction opérationnelle
directe : pas de formation initiale, pas de préparation des
équipes dirigeantes, pas de simulation à la hauteur
de ce qui serait nécessaire (ou des simulations tout à
fait conventionnelles, orientées sur de l'entraînement
logistique, rarement sur les dimensions décisionnelles),
pauvreté des retours d'expérience, pas d'exploration
des surprises.
Et plus encore : au cur de la résistance, un fort
sentiment d'illégitimité de toute demande de préparation
sur ces terrains. Si, en effet, les responsables ont été
formés, recrutés, promus en fonction de leur aptitude
à faire marcher des mécanismes et des rouages bien
stabilisés, leur identité même se trouve mise
en question par tout appel à venir exercer leurs responsabilités
sur un terrain fait de surprises, de pertes de référentiels,
de devoir de communication large avec nombre d'autres acteurs.
Ralph D. Stacey, professeur britannique de management, fait finalement
bien le lien entre univers intellectuel, formation au management
et paralysie de la gouvernance en univers non traditionnel : "Au
moins 90% du contenu des manuels de management stratégique
est consacré à la facette du management qui pose le
moins de difficulté - conduire la machine organisationnelle
selon un mode qui exclut au maximum la surprise [
]. Bien au
contraire, la véritable fonction du management est de conduire
les exceptions, rapidement et sous pression, quand elle surviennent
de façon non prévue [
]. La véritable
mission des responsables est de traiter la non prédictibilité,
l'instabilité, l'irrégularité, le non sens
et le désordre". 10
L'expérience enseigne cependant que ces difficultés
peuvent être dépassées.
5/ Dans :Théorie de la Terre (1749),
Cité par Jean Delumeau et Yves Lequin : Les Malheurs des temps
- Histoire des fléaux et des calamités en France ; Mentalités
: vécu et représentations, Larousse, 1987, p. 397.
6/ Edgar Morin : "Le retour de l'événement",
Communications, n°18, 1972, p. 6 et 14.
7/ Uriel Rosenthal, Michael T. Charles, Paul 't Hart (Ed.) : Coping
with crises. The Management of Disasters, Riots and Terrorism, Charles
C. Thomas Publisher, Springfield, Illinois, 1989, p.5.
8/ A. Bolzinger : "Le Concept clinique de crise", Bulletin
de Psychologie, Tome XXXV, n) 355, p. 475-480.1982, p. 478.
9/ Robert Kennedy, Thirteen days, A memoir of the Cuban missile crisis,
Norton, 1971, p. 47-49.
10/ R. Stacey, Strategic Management & Organizational Dynamics.
London, Pitman, 1996, p. XIX-XX.
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